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Le reste du chantier
  1. 1. En ce temps-là déjà...
  2. 2. C’était journée portes ouvertes à la ferme
  3. 3. Pin-pon
  4. 4. Flash back (just some illusions)
  5. 5. Le contrat
  6. 6. Urgences
  7. 8. Vers un verdict




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Les enfants chauves

plinous, le samedi 20 septembre 2014.

Quelle nuit en vérité ! Nicole, ou sa sœur, est venue au moins deux fois, d’abord pour changer la poche de la perf puis pour je ne sais plus quoi. Les portes battantes battent depuis au moins deux heures ; il est quelle heure !? 07H00, on est dimanche merde ! Toute cette agitation est vraiment nécessaire un dimanche ? Et pourquoi les infirmières parlent tout haut comme ça ? Ce n’est pas l’hôpital ici, un lieu où des gens doivent se reposer ? Fabien dort, je ne sais pas comment il fait.

Je décide de partir explorer le lieu. Il y a assez de lumière qui passe sous la porte de la chambre pour que je puisse me repérer sans allumer. J’ouvre la porte délicatement. Personne dans le « sas ». À gauche, les portes battantes par lesquelles nous sommes arrivés hier soir, à droite, les autres portes battantes qui donnent sur un couloir dont j’aperçois la partie supérieure par les deux grands ronds vitrés qui donnent à ces ouvertures du sas un caractère submarin. Je m’approche des portes ; elles s’ouvrent, ce qui me surprend une fraction de seconde. Une fraction de seconde, parce ce que j’ai devant les yeux là, c’est du concentré de coups dans la poitrine qu’il faut encaisser aussi sec pour se recomposer un visage. Un petit garçon me regarde avec un grand sourire ; il est complètement chauve.

En fait il est plus que chauve, car non seulement il n’a plus un poil sur le caillou mais il n’a pas non plus de sourcils ni de cils - ce que je n’ai pas vu à cet instant, c’est Cécile qui m’indiquera que c’est cette absence de pilosité faciale qui provoque pour l’essentiel ce sentiment d’inquiétante étrangeté qu’on ressent devant les cancéreux traités. Pour l’heure j’ordonne au cortex de passer le turbo pour qu’il me sorte un sourire en lieu et place de cette expression d’effroi qui est sur le point d’habiller mon visage. C’est pas trop mal réussi ; je crois que le gamin a repéré la surprise – une grande surprise dans mes yeux, mais pas au-delà ; mes neurones m’ont dégoté un sourire présentable juste à temps.

Je vais parler, quand deux gamins surgissent d’une chambre à droite, la troisième du couloir qui doit bien en contenir 20 à bisto de naz. C’est un garçon et une fille, le garçon est chauve mais la fille a conservé comme une filasse clairsemée, je crois que chauve c’est mieux. Le garçon court après la fille qui se moque de lui, rien que de très classique. La scène anime le petit kojak devant lequel je suis planté ; il court rejoindre le poursuivant. Un peu plus loin à gauche, un visage poupin de petit black costaud se colle à une vitre et se régale de la scène ; il cogne à la vitre, Kojak lui fait un signe. Le petit black doit être en prison, comme aux États-Unis, car il est évident que s’il était libre, il détalerait dans le corridor. Je fais une pause parce que le choc est un peu rude. Bien sûr, j’avais déjà vu des petits cancéreux à la télé, mais pas longtemps, parce qu’on zappe assez vite ces images-là en général, en faisant un vœu. Peut-être que je n’avais pas fait de vœu, du coup je suis dans le reportage ; fffffffffffff, expiration.

Bon, il faut que je chope une infirmière, savoir un peu quel est le programme de la journée, quand est-ce qu’on voit le spécialiste, tout ça. Un peu après le milieu du couloir je repère le bureau avec une dame en blouse. Je dis bonjour. Je m’adresse à une cheffe, c’est écrit sur l’étiquette, elle n’en est pas moins très aimable. Cependant, ce qu’elle me dit ne me plait pas vraiment. Un médecin verra Fabien dans l’après-midi, et c’est tout en fait. Il reste des papiers à fournir, il faudra passer à l’accueil dans la semaine. Pour les examens médicaux, il faut attendre le médecin, qui ne passera qu’en coup de vent, on est dimanche, les services tournent au ralenti. Le cancer il se repose aussi le dimanche ? La cheffe me sourit. « Votre fils est désormais pris en charge. Un diagnostic va être posé et un traitement lui sera prescrit. Ne vous inquiétez pas, s’il y avait une urgence, votre fils ne serait pas dans ce service. Ici on gère des traitements longs. C’est toujours une épreuve, mais la plupart des enfants que vous voyez ici vont s’en sortir. » Je fais un coup de tachycardie, sang au visage, acide dans l’estomac. « La plupart », ça veut dire quoi ?

- Ouais c’est moi.
- Alors ?
- Bien écoute la nuit s’est bien passée. On est au quatrième étage du pavillon des enfants, au service d’oncologie...
- C’est quoi ?
- Un autre nom pour dire cancer. On est dans une chambre dans un sas à l’entrée. Fabien dort, il a une perf le pauvre. On doit voir un médecin cette après-midi, un interne ; apparemment ça tourne au ralenti le dimanche.
- J’ai prévenu mes parents et les tiens. Ils vont s’organiser pour venir à tour de rôle.
- Le choc a pas été trop rude ?
- Si, forcément. T’as dormi avec Fabien ?
- Oui, il y a deux lits dans la chambre.
- Je prépare quelques affaires et je viens, la voisine garde Max. Je dormirai avec Fabien ce soir. Tu sais pas du tout combien de temps ils vont le garder ?
- Non, je pense qu’on sera vraiment fixés demain.
- OK, t’as déjeuné ?
- Je vais descendre voir s’il y a une cafète ouverte là pendant que Fabien dort.
- OK, je te dis à tout de suite.
- À toute. Euh Cécile, prépare-toi, il fait un peu peur le service où est Fabien. Y a des enfants chauves, ils n’ont pas l’air malheureux mais voilà...
- OK...

Je remonte après un café et un croissant au snack-cafète-resto du hall qui va devenir une cantine annexe. Fabien est assis dans son lit avec un plateau, deux infirmières sont avec lui. Ça discute, c’est plutôt joyeux, Fabien explique le fonctionnement de la cour de Babar. Je n’ai pas envie de casser l’ambiance mais je ne peux pas m’empêcher d’en revenir à mon obsession : quand est-ce que Fabien voit un médecin ? Ce sera cette après-midi, l’interne passera et nous expliquera comment va être établi le diagnostic dans la semaine. Dans la semaine ? Dans la semaine probablement, l’interne va m’expliquer. Pour la chambre, on verra demain, il n’y en a pas de libre dans le service pour l’instant. Celle-ci me paraît très bien. Oui mais c’est l’hôpital de jour ici, c’est là que se déroulent les consultations des enfants suivis par le service mais qui vivent chez eux. Fabien va intégrer le service pendant quelques temps, il aura une chambre de l’autre côté des deux portes battantes. Et vous ne pourrez pas rester la nuit avec lui...

"Et vous ne pourrez pas rester avec lui la nuit"... C’est la moins sympas des deux infirmières qui a dit ça, la vieille, plutôt sèche, la revêche. Je la regarde ; dans ma tête il y a plus d’incrédulité que de furie mais mes yeux ne doivent pas être au diapason car Folcoche déglutit et la jeune sympa précise que pour les premières nuits, si l’infirmière cheffe est d’accord, on pourra s’arranger. Franchement, est-il envisageable qu’un môme de quatre ans devienne interne ? Je sens qu’on va en chier, que les cœurs vont devoir se bronzer, que derrière les deux portes battantes existe un autre monde. Je me sens comme un condamné qui dépose ses effets personnels dans le petit bureau, juste après la porte de la maison d’arrêt, mais pas encore vraiment à l’intérieur de la taule. Quelqu’un va venir changer la perf. Soit. On peut appeler si on a besoin de quelque chose. Très bien.

Cécile arrive. Je me suis enquillé des Marsupilami et beaucoup de Taz, j’ai besoin de prendre l’air. On échange quelques mots et je me sauve. Ascenseur, dehors ! Marcher, découvrir les lieux, une chapelle, des bâtiments anciens, une chaufferie... marcher, institut de biologie, tiens des plantes en pots ! Ça doit être le service espaces verts ici, les gars doivent préparer les plantations de l’automne. C’est vrai qu’il y en a de la végétation dans un hôpital comme ça, il faut des jardiniers à demeure. Plutôt sympa ça comme job, contribuer à rendre accueillant un lieu où ne vient pas forcément le cœur léger. D’ailleurs j’aurais bien aimé être jardinier. J’aurais dû faire un CAP de jardinier-paysagiste. Quelle connerie documentaliste ! Toute la journée enfermé avec des bouquins et des ordinateurs. L’anneau central, l’accueil, le self, l’hôpital des enfants ; j’ai fait le tour.

Cécile et Fabien jouent aux petits chevaux. Cécile a visité le service. Tout au fond à droite il y a une petite pièce où l’on peut emprunter des livres et des jeux, et à côté un réfectoire avec quelques micro-ondes où les parents peuvent manger. Cécile n’a pas l’air bouleversée, pourtant elle a forcément vu les petits extra-terrestres... en même temps pourquoi serait-elle moins capable que moi de prendre sur elle et de faire face ? Je croyais quoi au juste ? Qu’elle allait tourner de l’œil au moment où son gars a besoin d’elle ? J’ai un peu honte d’avoir craint qu’elle ne puisse se blinder, mais honnêtement je suis surtout soulagé de la voir en armure.

Ensuite c’est le repas, le plateau repas, aides-soignantes, nouvelles têtes, "bonjour Fabien !", infirmières, nouvelles têtes, "bonjour Fabien !", nouvelle perf et quelque chose sur les visages qui ne sent pas bon. "Nous allons devoir lui faire une ponction" dit à Cécile une des deux blouses. Oui, et c’est quoi une ponction ? Une ponction est un prélèvement de moelle épinière et ça peut faire très mal. L’ambiance est complotiste, Fabien a bien capté. "C’est quoi une ponction ?" Le charriot est déjà là, poussé par un jeune mec, genre Grand Duduche, blousé bien sûr. C’est donc ça un interne. Un jeune médecin ? Même pas un embryon si vous voulez mon avis. Enfin voilà, il faudra faire avec ça aussi ; pour l’heure Fabien est sur le ventre, le bas de son dos est badigeonné de produit jaune ; il est plutôt bien tenu par les infirmières et le fumiste pique, sans hésiter et commence à retirer de la substance ; Fabien pleure doucement. Il avait bien compris dès les préparatifs que "ponction" n’était pas synonyme de "piqûre", c’est confirmé. Cette colère lasse qui s’empare de lui... Cécile et moi évitons de nous regarder. Quelques instants après Fabien s’endort.
- Il y aura beaucoup de paperasses à faire demain, j’espère que j’ai pris tous les papiers.
- Tu me diras, je reviendrai t’apporter ce qui manque.
On n’en a pas fini avec les allers-retours sur Rouen... Comment va bien pouvoir s’organiser la vie dans les temps qui viennent ?

Peu après arrivent les parents de Cécile. Joie de Fabien, et comme un lâcher de vapeur chez les adultes. Les coups durs se gèrent mieux au sein de la meute. Déjà on parle, c’est mieux que de ruminer. On aborde les choses pratiques, la garde de Max, la reprise du boulot d’ici une semaine... On a déjà mis un truc au point entre grands parents, le beau-père (en retraite) et ma mère qui ne bosse pas vont se relayer pour assurer une présence à la maison ou à l’hôpital. Bref, on n’est pas seuls ; ce n’est évidemment pas une surprise mais ça soulage nonobstant.

Deux coups à la porte, une jeune femme, entre avec le grand Duduche de ce matin. Elle s’appelle Maude Caro-Marine, elle est médecin. Alléluia, on va voir un médecin finalement ! Pas d’affolement. Il s’agit juste d’une première rencontre avec Fabien, le professeur Nosier en charge du service l’examinera demain. Bien. Fabien a néanmoins le droit à une auscultation avec palpation du ventre, douloureuse. Maude Caro-Marine (MCM désormais) ne s’attarde pas tout en faisant ce qu’il y a à faire ; on la sent déjà expérimentée, et un peu crevée aussi ; elle a quoi ? Trente ans ? La jeune étudiante studieuse et sportive n’est pas loin, mais un peu comme chez une femme liftée, on sent chez elle comme une tension sous-jacente derrière le sourire ; il y a risque de flétrissement prématuré. Mais la voilà qui sort un feutre et annonce à Fabien qu’elle va dessiner sur son ventre. L’idée passe bien. Bon, le dessin est assez basique : c’est une grossière patate, mais Fabien est plutôt fier avec son tatouage. Nous on est un peu moins heureux parce que la forme délimite les contours de la "masse" que Fabien a dans le bide, et c’est gros.

- Eh salut toi !
En parlant de masse... Voilà un bouboule chauve genre caïd qui rentre dans la chambre.
- Kevin, qu’est-ce que tu fais là ? demande MCM.
- J’ai le droit j’ai plus de 600 (explications plus tard).
- Tu as le droit de te promener dans le couloir, pas d’entrer dans les chambres
- Je viens voir le nouveau !
- Kevin, tu verras Fabien demain, allez ouste !
- Salut !
On entend courir dans le couloir, une infirmière râle...
- C’est Kevin, il a presque neuf ans. C’est un sacré petit dur.
- Il a quoi demande ? demande quelqu’un.
- un neuroblastome ; c’est une tumeur de l’abdomen.
- Il a l’air à l’aise ici.
- Oui, c’est un peu la mascotte du service.
- Ça fait longtemps qu’il est là ?
- Oui, il est arrivé il avait deux ans.
- ...