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Le reste du chantier
  1. 1. En ce temps-là déjà…
  2. 2. C’était journée portes ouvertes à la ferme
  3. 3. Pin-pon
  4. 4. Flash back (just some illusions)
  5. 5. Le contrat
  6. 6. Urgences
  7. 7. Les enfants chauves
  8. 8. Vers un verdict (1)
  9. 9. Vers un verdict (2)
  10. 10. Car la vie continue
  11. 11. Nouvelles marques
  12. 12. Apocalypse
  13. 13. Après l'effroi
  14. 14. Des autres




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15. Bombardement chimique

plinous, le samedi 10 juillet 2021.

Un répit après l’opération ? Oui, mais court le répit. date est prise pour la première séance de chimio post opératoire ; le gamin n’a même pas trois semaines pour se retaper. Mais pourtant, à l’en croire - et on a bien envie de le croire ! - le dur est derrière nous. Pour lui ça y est, la masse est partie, il reste un petit nettoyage à faire et c’est bon. Nous, les adultes, évidemment, on ne voit là que naïveté enfantine, "peut pas comprendre le cancer..." Comme si nous le comprenions, nous, au fond. L’attitude, l’engagement positif de Fabien appellent respect et soutien, point. On va donc s’efforcer de freiner la production de cortisol dans nos organismes de sceptiques anxieux qui n’arrivent toujours pas à intégrer que "la peur n’évite pas le danger" (dixit l’adjudant). Et si on faisait une petite fête, tiens ? Dans quelques semaines, la chimio aura décimé les globules blancs, il ne sera plus question d’exposer Fabien aux virus des copains ; là il est un peu kaputt, mais un petit goûter sympa, ça doit pouvoir se faire.
- Ça te dirait qu’on invite des copains Fabien ?
- Ouaiaiaiais !

Allez, direction l’Intermarché pour faire quelques courses. Autoradio, c’est les news ; c’est terrible. Bien sûr dans la kangoo j’aurais zappé tout de suite, mais dans la Visa et il n’y a pas de commande de l’autoradio au volant, c’est un tacot. Du coup je suis scotché par les premiers mots subis : "la coalition bombarde l’Afghanistan..." Parenthèse : oui, nous avons cumulé, dans une même tranche de vie, Renault Kangoo et Visa Citroën. Rien d’extraordinaire dans le pays de KO ; nous étions couleur locale. Ce détail suffirait à lui seul à expliquer pourquoi je n’ai eu aucun mal à comprendre le mouvement des Gilets jaunes, 17 ans plus tard. Mais revenons aux bombes qui tombent sur l’Afghanistan. C’est loin l’Afghanistan, et qu’est-ce qu’on s’en fout quand on a un fils cancéreux que les Américains aillent traquer un terroriste dans un pays de chèvres et de montagnes ? Et bien c’est la prémonition que cette affaire de "guerre contre le terrorisme" va nous entrainer dans une histoire au long cours peut-être encore plus tordue que la Guerre froide, qui au moins avait le mérite d’opposer deux forces identifiées. Une puissance hégémonique désormais sans rivale, un ennemi vague, un lobby militaire affamé : de quoi repartir pour des décennies d’instabilité alors que les défis écologiques qui vont percuter le XXIe siècle devraient suffire à mobiliser tous les états de la planète. Ce sombre sur l’avenir de nos enfants, c’est un souci culpabilisant qui vient s’ajouter aux inquiétudes plus ou moins fortes que connaissent tous les parents qui savent que la vie n’est qu’un prêté.

On va être un peu ambitieux pour ce goûter : on va essayer de limiter les sodas et les bonbons fluo à base de gélatine de porc. On va faire des crêpes - OK, un pot de Nutella, des beignets aux pommes et un fondant chocolat. De bonnes bombes de sucres suintant le gras, d’accord, mais maison, c’est toujours mieux. Des oranges à jus, et du Champomy parce que zut, on n’est pas une famille de parias venus de Véga.
- Tu t’es inscrit aux AA ?
- Ah salut, comment ça va ? euh non, on va faire un petit goûter pour le gamin.
- Ça va. Enfin on a dû te raconter pour mes petits soucis ?
- Euh non, qu’est-ce qui t’arrive ?
- Je suis en congés forcés, mesure conservatoire ? J’ai eu une histoire avec une gamine au lycée.
- Genre ?
- Une histoire. Qui est venue aux oreilles du proviseur, qui a pris une mesure disciplinaire.
- Et frède ?
- Ben on n’est plus ensemble.
- Ah quand même !
- Et ouais. Bon bah te voilà au courant maintenant.
- Et pour la suite de ton histoire il va se passer quoi ?
- Je ne sais pas. Je suis convoqué au rectorat la semaine prochaine. On verra. Mais j’ai envie de changer de vie de toute façon. Je vais peut-être ouvrir une boutique de jeux de sociétés à Dieppe.
_ - OK... gros changements...
- Yep. Et ton gamin ça va ?
- Oui, ils ont retiré la tumeur, on va attaquer la chimio ; ça avance dans le bon sens.
- OK. Bah bon goûter alors.
- OK. Bonne chance pour la suite.

Aucune intention de raconter toute l’histoire de la copine divorcée qui s’est remise avec ce mec que je n’ai pas senti dès la première rencontre. Non, j’ai juste rapporté ce petit dialogue pour pointer ce fait un peu glauque : rien de tel qu’un aléa sordide et spectaculaire dans la vie d’un blaireau pour vous extraire du cancer et de l’Afghanistan durant quelques minutes. Un orgasme sous cape même. Comme si Dieu te balançait un coup de coude et te disait : "tu vois finalement y a une justice. Ce queutard sûr de lui avec ses arts martiaux et son bagout, j’en ai fait un CPE pris dans le dortoir des Secondes avec Dolorès Haze...". Soit, c’est réjouissant, mais ça n’explique pas pourquoi un gosse de cinq ans devrait avoir le cancer ou mourir sous les bombes américaines.