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Le reste du chantier
  1. 1. En ce temps-là déjà…
  2. 2. C’était journée portes ouvertes à la ferme
  3. 3. Pin-pon
  4. 4. Flash back (just some illusions)
  5. 5. Le contrat
  6. 6. Urgences
  7. 7. Les enfants chauves
  8. 8. Vers un verdict (1)
  9. 9. Vers un verdict (2)
  10. 10. Car la vie continue




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11. Nouvelles marques

plinous, le samedi 16 novembre 2019.

Le père roule vers un nouveau boulot, le fils va subir sa première chimio. Voilà deux hendécasyllabes. Oui, l’énonciateur sera toujours présent, désolé, encore plus pénible que Balzac. Mais voyez-vous, si j’endossais sans réserve le costume du narrateur objectif, je me sentirais un peu comme un acteur, ou pire un comédien, or je sais trop quelles piètres prestations je livrerais dans chacun de ces deux états. D’autre part, la quinzaine que je m’apprête à transcrire a été d’une densité absolument inouïe, et je ne sais pas trop comment la prendre ; je suis le cheval las qui rue devant l’obstacle.

Bon, ce nouveau taf… J’ai dit dans un sonnet, soit un texte de quatorze lignes, que lorsque j’en aurais fini avec cette forme, le sonnet, j’écrirais un roman qui s’intitulerait : « Dix ans à distance ». Aujourd’hui, ce projet ne me dit rien du tout. Le monde du bureau offre certes de la matière, mais pour faire saisir à un lecteur tout son potentiel tragico-comique, il faudrait se perdre dans la relation d’une foultitude de nano-faits qui ne manqueraient pas de l’accabler. Le journal aurait pu remplacer avantageusement la forme romanesque pour cette relation du quotidien laborieux, mais je n’ai pas tenu de journal, question réglée.

Certes, il faut quand même que je dise deux mots de ce nouvel environnement car j’y ferai nécessairement référence par la suite. Et bien c’est un monde qui m’a semblé de prime abord plutôt chaleureux, une impression que globalement je confirmerais aujourd’hui. Dans un bâtiment, des professionnels de différents métiers collaborent pour offrir à des gens qui veulent se former des dispositifs censés leur permettre de le faire à distance dans les meilleures conditions. On m’a bien accueilli, on m’a présenté tout le monde, tout le monde m’a souri, j’ai souri, on m’a montré la machine à café, en me précisant que chaque bureau avait sa propre cafetière mais que la machine permettait des rencontres inter services, ou des rencontres point, soit.

Je partage un bureau avec deux femmes. Une jeune femme de mon âge, forte, sur tous les plans, que j’appellerai Nébée. Et une femme de dix ans plus âgée, descendante d’un philosophe très connu – qui porte un nom de moustique – que j’appellerai Flo. Et après c’est la vie de bureau, donc, dans laquelle on ne tord pas des trombones, où chacun a bel et bien des tâches à accomplir, avec son lot de stress, de poilades, ses complots pathétiques et ses pots de départ émouvants.

En attendant, une question me tracassait : comment parler de Fabien à la directrice ? D’une part, c’est plutôt difficile d’annoncer à quelqu’un qui vous a recruté que vous risquez d’être moins opérationnel que prévu ; vous savez que cette annonce déclenchera une réaction empathique bien sûr, mais vous savez en même temps que vous allez devenir une cause de souci. D’autre part, vous souhaitez que le taf soit bien cette zone démilitarisée dans laquelle les échos de la maladie vous parviennent assourdis. Mais enfin il n’était pas possible de ne pas informer la hiérarchie d’un accident de vie qui aurait nécessairement des répercussions professionnelles. J’ai donc sollicité un rendez-vous au troisième jour de ma prise de fonctions, éveillant par là l’intérêt de la secrétaire de direction. La directrice me reçut sur le champ. Je vis ce dragon d’executive woman se décomposer, puis je l’entendis prononcer ses mots que je n’ai pas oubliés : « vous avez un combat à mener, c’est votre priorité absolue. Pour le travail, faites au mieux, on s’arrangera. »

La réaction de la secrétaire m’ayant fait comprendre qu’il me serait impossible de limiter à la direction la confidence de mon avarie perso, je décidais d’exposer ma situation aux collègues le lendemain à la pause café. La maladie d’un enfant génère chez les adultes une compassion immédiate qui s’accompagne d’une terreur indicible relative aux crasses que la vie biologique peut réserver. Il y eut de la gêne, des mots plus ou moins bien trouvés, mais globalement la réaction des ces bureliers, plongés tout à coup dans une douloureuse séquence existentielle, fut libératrice et réconfortante, ou dit autrement : « ça c’est fait, au boulot maintenant ! » Et je dois dire que tout au long des sept années que j’ai passés à l’ONFA de Rouen, l’attitude des personnes j’y ai côtoyées fut tout simplement exemplaire, respectant le besoin que j’avais de m’investir professionnellement, sans surjouer pour autant le détachement. On me demandait sporadiquement des nouvelles, et pour le reste je taffais au milieu des taffeurs.

Au-delà de ma nouvelle insertion professionnelle, cette première semaine de septembre fut pour toute la famille comme un rodage encourageant de l’organisation à adopter pour les mois à venir. Je passais à l’hôpital le matin avant le boulot, Cécile faisait ses nuits à l’internat puis parait sur Rouen en fin de matinée ou en début d’après-midi, ma mère, qui prenait le premier quart de l’aide grand-parentale, s’occupait de Max et de la maison avec une efficacité réconfortante. Bref, dans cette configuration, le quotidien paraissait gérable. Pour le week-end, temps où on se retrouvait à trois, on se dit qu’il faudrait consacrer le samedi à Max qui avait droit à une vie en dehors de la maladie de son frère. On irait ensemble à l’hôpital le dimanche où on retrouverait le grand-parent qui passerait la semaine avec nous. Les oncles et tantes les cousins, les amis nous promirent de passer le samedi à l’hôpital pour tenir compagne à Fabien - Cécile ou moi y ferions quand même un saut ce jour. Certes, beaucoup de déplacements, mais une gestion de crise crédible se mettait en place.

Concernant la santé de Fabien, cette première semaine de chimio se passa beaucoup mieux que nous e l’imaginions. Déjà, aucun changement dans son apparence physique. Alors que nous pensions que les cochonneries qu’on lui injecterait allaient le mettre à plat, nous ne purent que constater avec surprise - heureuse - que le bonhomme semblait avoir recouvré un peu de tonus. Une infirmière nous apprit que les doses d’anti-douleur avaient été un peu diminué au vu du fait que Fabien était plus actif et s’était même sociabilisé - avec modération mais tout de même ; il avait joué deux fois avec sa petite voisine. Et puis il y eut bien sûr l’épisode de "l’heure"...

Le matin d’un jour du milieu de la semaine, Fabien me dit à mon arrivée :
- Il est huit heures moins le quart.
- Oui c’est ça, il est moins le quart, l’infirmière vient de passer ?
- Non, mais je sais l’heure.
- Aha ?
- Oui. Quand tu repartiras il sera huit heures et demi ; c’est le huit à gauche et le trente à droite.
- Oui c’est ça.
- Quarante-cinq, c’est trois quarts d’heures.
- Oui.
- À quarante on dit "moins vingt", à cinquante on dit "moins dix".
- Euh... oui.
- Je sais l’heure.
Évidemment, j’étais incrédule, pensant qu’il avait plus mémorisé qu’appris. Étonné quand même.
- Si tu veux, je viendrai demain avec une pendule à aiguilles, et je t’apprendrai à quoi correspondent les chiffres du réveil sur le cercle où on lit l’heure avec la petite aiguille et les minutes avec la grande.
- Non mais je sais, Nadine [infirmière] m’a montré. Tu veux que je la fasse venir avec le cadran rond ?
Je pris alors une feuille, dessinai un cercle avec 12 chiffres et positionnai une petite aiguille sur le 8 et une grande sur le 1. Fabien, royal :
- Huit heures cinq.
- ... [blanc] Mais ça a duré combien de temps la leçon avec Nadine ?
- Je sais pas. Mais cette nuit je me suis entraîné. Maintenant je sais l’heure.
C’était vrai. Et dorénavant, et pour un long moment, toute personne qui entrerait dans la chambre de Fabien se verrait annoncer doctement l’heure.

Cet épisode étonnant, qui se hissa immédiatement au niveau "légendaire" des événements du récit familial, contribua sans doute à atténuer l’angoisse liée à l’hospitalisation longue du bonhomme. La chimio n’était peut-être pas si terrible au fond, et puis le gars ne se laissait pas abattre. et c’est avec un esprit plus léger que je repartis au boulot le lundi, bien décidé à prendre les semaines les unes après les autres, sans me faire un sang d’encre a priori. J’avais repris un peu confiance en l’hôpital, bénissais ce début de XXIe siècle à la médecine performante et il se peut même que mon niveau d’espoir en humanité ait pris quelques points. Mais ça, c’était avant le drame, comme disait un comique dans la voiture.