0874.jpg plinous.org



Le random tour
  1. Soulagement (WIP)
  2. sonnet 219
  3. sonnet 317
  4. Kantes que ça passe ?
  5. À lire avant de se soigner
  6. sonnet 184
  7. sonnet 322
  8. Pause ?
  9. Loizeau et le Tailor
  10. La fabrique et de broc des sentiments




Les gazouillis en cours
Tweets by @plinous

Accueil > Choses > Littérature > Le nouvel amour est consternant

Le nouvel amour est consternant

plinous, le lundi 19 août 2013.

Sarinagara m’avait laissé une impression forte. Un "hymne à la vie" avais-je dit. Je n’aurais jamais dû ouvrir Le nouvel amour de Philippe Forest. Il s’avère en effet que celui-ci est définitivement passé du côté obscur de la littérature, celui où les goules, Angot, Ernaux, Laurens, Millet... s’exhibent en toute impudeur - pourquoi pas - et clouent sous les feux de la rampe les proches qui ont eu le malheur de partager leur intimité.

Le scandale de ce que j’appelle la littérature-réalité, Forest, malgré son diplôme de Sciences-po et sa connaissance du Japon, ne le voit tout simplement pas, comme ses homologues susmentionnées. À partir de la page 187 [1], il se lance dans un pénible exercice d’auto-justification dans lequel il prévient toutes les critiques et cherche à nous montrer - en vain assure-t-il mais quand même - qu’il a franchi un pallier et qu’il faut pour le comprendre tenter de le rejoindre à l’étage supérieur.

Personne ne vous oblige jamais à faire l’aveu de votre vie [...] Oui, mais tout était simple en fait. Je parlais pour me perdre. Et j’y parviendrais. [2]

"Votre vie"...Garçon, ta vie, tu la partages. Ton intimité, tu la partages. Ton exhibition n’est pas la seule exhibition de toi, tes proches sont dans le champ, on les voit également, même s’il n’ont rien demandé. Le partage qui devrait leur être réservé, tu l’étends à tous, scandaleusement. Car là est le vrai scandale.

Il y avait quelque chose en Lou [...] Comme ce soir où, suçant mon sexe, elle avait fait descendre sa bouche plus bas et avait rentré sa langue à l’intérieur de moi, la laissant tourner longuement et très profond. [3]

Ce qui est énorme, c’est qu’en donnant cette citation, je me trouve dégueulasse. J’ai honte de citer des mots qu’un homme a bien voulu faire publier par Ze Editeur à l’usage du monde entier. Je pose la question mais je crains la réponse tant il est possible que l’époque ait évolué un cran plus vite que je ne l’eusse pensé : que fait à Lou cette exhibition forcée ? Est-ce qu’elle s’en fout ? Est-ce que tout le monde s’en fout ? Angot avait fait fort avec Rozynès, Forest a tout niqué, y a pas, on aura même le droit aux chiottes mais je ne cite pas.

Et tout ça dans une hypocrisie accablante :

Je rapporte toutes ces choses parce que je ne crois complètement à aucune (sinon, par respect pour [le mari de Lou], pour sa fille [4] je n’en dirais rien). [5]

Ou une négation de ce qui est donné à voir qui confine à la folie - la vraie, pas celle qu’évoque Forest pour qu’on l’en absolve :

Il y a eu tous ces gestes, ils sont faits pour le silence, le secret. Et enfin pour l’oubli. [6]

On a parfois des éléments d’explication qui semblent plus honnêtes :

J’écris ces choses non pas parce que je les pense uniques, mais parce que je ne les ai jamais lues dans un livre. [7].

On est dans les chiottes à ce moment-là. Est-ce que Forest pense qu’il y a encore quelque chose à écrire que les pornographes n’auraient pas giclé ? Comme ça me vient l’Aphrodite de Louys, avec du pipi, et du caca. Si plus tard tu veux nous raconter tes frasques SM Philippe, le divin marquis a déjà tout écrit, ne nous ressort pas l’argument de l’hapax (quelle farce !).

Passons rapidement sur l’idée qu’il faut finir ce qu’on a commencé (p. 145 : "je ne dis l’histoire qu’à contrecœur et parce qu’il faut bien la mener"... ) "Bah pourquoi ?" disait Papin dans les Guignols. Et venons-en à l’essentiel, cet essentiel donné en toute sincérité, pour une fois, page 191 :

L’essentiel est la scène.

Voilà le nœud de l’affaire. Philippe Forest est une précieuse - il en convient à demi-mots - qui aime à la folie le théâtre du monde où il tient à jouer envers et contre tout un rôle à sa mesure. Riez donc de Booba lorsqu’il réclame "all eyes on me !", ou quand le rappeur affirme son amour de l’oseille. Oui parce que ça aussi. Chez Forest, comme tous les gens biens, l’argent n’est jamais un problème. Du reste, l’ignorance des standards communs pour ce qui concerne le matériel donne les rares passages comiques de l’opuscule :

L’afflux importun des touristes remplissant tous les lits acceptables de la région nous obligeait à nous rabattre sur des établissements de moindre qualité : des hôtels où s’aggloméraient des familles immigrées, que fréquentaient les plus misérables des voyageurs de commerce et où seule la "suite" se trouvait encore libre... [8]

Mais qui sont ces gens sur mon plongeoir ? Des bougnoules et des VRP dans mon hôtel, vraiment ! Je suis Philippe Forest, poète, orientaliste, des fois j’écris dans Art press !

Qu’on se comprenne bien : le droit de Philippe Forest à rire, manger, baiser, écrire, vivre quoi, après la mort de sa fille, est pour moi absolument inaliénable. Mais il ne s’agit ni de vie ni d’amour dans Le nouvel amour. La fuite en avant exhibitionniste que constitue cette narration poussive évoque une danse macabre spéculaire dans laquelle on reconnaît un écrivain vaniteux, mais également les êtres qui ont meublé son existence, et ce à l’issue de leur plein gré. Philippe Forest rejoint ainsi la modernité des Google, Facebook et Secret Story : son nouvel amour est un désamour morbide, une contribution au totalitarisme.

[1édition Folio

[2P.188

[3P.122

[4Léa, 4 ans, est aussi de la partie bien sûr.

[5P.62

[6P.69

[7P.90

[8P. 68