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Pourquoi se narrer ?

plinous, le samedi 6 décembre 2003.

Les écrivains qui consacrent du temps à leur nombril sont confrontés un jour ou l’autre à l’embarrassante question de l’utilité. Ça sert à quoi de se peindre ? Montaigne, sympa, leur a donné un argument tout à fait convaincant.

"Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi."

Ça, c’est Jean-Jacques, Rousseau, au début de ses Confessions, tout ce qu’il y a de plus motivé. Il sait bien, Jean-Jacques, pourquoi il lui incombe d’entreprendre cette peinture narcissique : lui seul sent les hommes et connaît son coeur. Lui seul est capable de donner à voir un "portrait d’homme peint exactement d’après nature" ? Mais pourquoi livrer un tel portrait ? Dans quel but ? En quoi ce portrait pourrait-il intéresser le lecteur ? Rousseau ne pense pas seulement à le dire.

De nombreuses hypothèses se présentent pour expliquer cet "oubli". Certains diront que Jean-Jacques est tellement plein de lui-même qu’il ne peut douter une seconde que son portrait ait une valeur universelle. D’autres diront que la seule finalité des Confessions est de présenter une défense et illustration de Jean-Jacques, à défaut de pouvoir, comme les puissants, faire donner les thuriféraires ou les avocats. D’autres enfin, plus dans le genre historiens, expliquent que la littérature du dix-huitième siècle, qui voit l’essor du roman, s’est libérée de la rhétorique et que, désormais, les œuvres d’art ne sont plus tenues de disposer à l’action voire d’édifier, qu’elles peuvent se contenter d’offrir un objet à la contemplation.

Pourtant, le souci de justifier son entreprise autobiographique ne disparaît pas de la littérature après le siècle des lumières. Roland Barthes, en 1975, nous propose de considérer le Roland Barthes par Roland Barthes comme « dit par un personnage de roman ». L’utilisation du pronom « il », non-personne pour Benvéniste, voudrait objectiver un récit qui n’en reste pas moins celui d’un sujet tout ce qu’il y a de plus moi-je. Leiris, lui, fait précéder son Age d’Homme (1939) d’un court essai : De la littérature considérée comme tauromachie. Le masochisme de l’auteur est également révélateur d’un manque d’assurance paradoxal. Il risquera, comme le torero, « la corne acérée » en disant « tout ». Comme si risquer sa vie conférait une valeur à la littérature, ou à la tauromachie !

L’autoportraitiste a encore au XXème siècle des problèmes de conscience, faute de pouvoir être indubitablement assuré que l’étude de son moi peut être profitable à tous. Pourtant, Montaigne, qui dès le préambule des Essais place le lecteur au centre de ses préoccupations tout en feignant de l’éconduire, a trouvé le bon argument. S’examinant, au milieu des troubles d’une Renaissance bien agitée, il déclare : « Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moy, je me plains de quoy il ne pense pas seulement à soy » (Du Repentir). Les Essais sont soutenus par cette idée : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ». Montaigne poursuit : « j’ai tout autant fait mon livre que mon livre m’a fait ». De ces deux prémisses on peut tirer la conclusion : mon livre profitera à l’humanité comme il m’a profité, à moi, métonymie du genre humain.

Montaigne, fidèle à la devise « Que sais-je » qu’il a fait frapper sur médaille en 1576 vitupère contre les jugements péremptoires et en particulier contre celui qui veut que chacun se connaisse : « Ainsi en cette [science] de se cognoitre soy-même, ce que chacun se voit si résolu et satisfaict, ce que chacun y pense être suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend rien du tout... » (De l’Expérience). Dans le même essai, alors que les « sçavants » lui arrachent les dents (!) Montaigne clame qu’il a trouvé dans son étude « duquel le sujet c’est l’homme » un « profond labyrinthe de difficultés ». Le sujet c’est donc l’homme. Les Essais ne se voient plus refuser toute visée didactique, contrairement à ce que prétendait le préambule, et révèlent leur aspiration anthropologique. Mais on perçoit également dans ces propos, en négatif, la persistance d’un doute.

On sent chez Montaigne ce que Michel Beaujour appelle « l’inquiétude face à l’engagement » et qui, pour ce critique, est un hommage à la rhétorique. Douter du bien-fondé de l’autoportrait est une interrogation de rhéteur. « Ay-je perdu mon temps » se demande Montaigne en ayant pour « dessein de [me] servir de [moi] pour subject ». Succèdent à ces questionnements des réflexions assertoriques comme : « Il n’est description pareille en difficulté à la description de soy-mêmes, ny certes en utilité » (De l’Exercitation), qui, contrastant avec le leitmotiv du doute, trahissent l’incertitude de l’auteur. Pour Michel Beaujour, l’autoportrait sera toujours pour l’essentiel « l’entrelacement d’une anthropologie et d’une thanatographie ». S’étudier, c’est inéluctablement évoquer sa mort. Si l’on ajoute à cela qu’au siècle de Montaigne la vie est extrêmement fragile, on comprend que le luxe que s’accorde le philosophe en s’"essayant" puisse paraître exorbitant. C’est peut-être pour cela que persiste le doute, alors même que l’idée selon laquelle chacun "comprenant" l’essence générale, l’étude de soi est des plus anthropologiques, semble maousse costaude.