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Aurélia ou l’autoportrait en délire

plinous, le dimanche 2 novembre 2003.

Dans la littérature du moi, Aurélia est un cas extrême. Il s’agit de la narration, préconisée par un médecin, d’un délire. De fait, le récit est assez délirant ; comme tout autoportrait...

Le fou écrivant ?

« l’Art procède du cerveau et non du cœur. Quand votre sujet vous domine, vous en êtes l’esclave et non le maître. Vous êtes comme un roi assiégé par son peuple. » Ainsi s’exprime Capraja, personnage de Massimila Doni de Balzac. Cette idée a fait son chemin au dix-neuvième siècle ; Flaubert écrira par exemple à Louise Colet : « Suffit-il d’être possédé d’un sentiment pour l’exprimer ? Y a-t-il une chanson de table qui ait été écrite par un homme ivre ? » et plus tard Proust, dans Les plaisirs et les jours : « Je compris que jamais Noé ne put jamais si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre ». Si l’on s’en tient à cette conception anti-romantique de la création, Nerval traitant de sa folie dans Aurélia n’est pas fou au moment où il écrit. Plusieurs faits étayent cette thèse.

Aurélia n’a pas été écrit au fil de la plume par un esprit illuminé comme Cardan [1] a pu écrire son autobiographie. De décembre 1853 jusqu’à la mort de l’auteur (janvier 1855), l’œuvre a été travaillée et retravaillée. Au cours de son voyage en Allemagne, Nerval écrit au docteur Blanche qu’il a dû « beaucoup refaire ce qui avait été écrit à Passy. » Aurélia n’a rien non plus d’une œuvre inachevée comme ont pu le dire les amis de Nerval. La dernière phrase « ... je compare cette série d’épreuves que j’ai traversées... » est bien la conclusion du récit qui a commencé par : « Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire. »

De plus, Nerval qui considère son œuvre comme une contribution à l’anthropologie [2], ne prêche pas en prophète mais inscrit sa « mission » dans le cadre des fonctions de l’écrivain : « Si je ne pensais que la mission d’un écrivain est d’analyser sincèrement ce qu’il éprouve dans les graves circonstances de la vie [...] je m’arrêterais ici. (Aurélia I3) »

Néanmoins, un fait s’impose à l’esprit : Nerval s’est suicidé après la rédaction d’Aurélia. De plus, quand il entre en clinique en août 53, il est bel et bien en état de folie furieuse. S’il n’est pas fou lorsqu’il écrit, Nerval n’est pas non plus au mieux entre 1853 et 1855 et la rédaction d’Aurélia sera du reste souvent interrompue par la maladie.
Psychanalyste avant l’heure, le docteur Blanche qui soigne Gérard lui conseille de relater son expérience délirante pour l’aider à s’en détacher.

De qui se fout-on ?

Aurélia est une espèce de catabase [3] introspective. Nous suivons le narrateur dans les méandres de ses réminiscences, étonné lui-même, semble-t-il, de ce qu’il découvre : "Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel" .

Le parcours est riche en rebondissements. D’abord assuré de l’existence d’un monde où les cœurs aimants se retrouvent, le "héros" ne craint plus la mort et se console de celle d’Aurélia. Il doute ensuite de sa pureté : « Suis-je bon, suis mauvais ? » et craint de ne pas retrouver Aurélia à cause d’hypothétiques fautes. Suit la volonté de s’humilier devant Dieu (II 2) qui peut apporter le pardon ; période d’abattement extrême. Puis le héros espère à nouveau : « je reprenais intérêt au monde ». Et enfin vient la lumière éclatant dans les mains divines d’Apollyon, apportée par Aurélia qui est devenue *** et que le manuscrit appelait Sophie [4], c’est-à-dire la sagesse gnostique. Drôlement bien structuré pour un délire !

Valéry a écrit, dans Variétés : « qui se confesse ment et fuit le véritable vrai lequel est nul ou informe ou indistinct ». En Allemagne, Nerval a utilisé les « rognures » qu’il avait copiées à Passy (lettre au docteur Blanche) pour, à partir de l’indistinct, recréer un récit cohérent. Il n’est pas question de dire que Nerval ment dans sa relation d’un vécu - la nature autobiographique d’Aurélia est a priori discutable puisqu’il s’agit d’un récit onirique - on peut simplement s’interroger, considérant l’organisation romanesque du récit, sur la finalité de celui-ci. Nerval a-t-il vraiment voulu faire ce que le docteur Blanche lui demandait, soit une transcription de son expérience délirante ?

En fait, Nerval a-t-il jamais reconnu avoir été malade ? « Et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme de maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant » lit-on à la première page d’Aurélia. Plus loin (I5) : L’état cataleptique où je m’étais trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement, et les récits de ceux qui m’avaient vu ainsi me causaient une sorte d’irritation quand je voyais qu’on attribuait à l’aberration d’esprit les mouvements ou les paroles coïncidant avec les diverses phases de ce qui constituait pour moi une série d’événements logiques." Environ treize ans plus tôt, il écrivait déjà à Mme Dumas : « On ne m’a laissé sortir [...] que lorsque je suis convenu bien formellement d’avoir été malade, ce qui coûta beaucoup à mon amour propre et même à ma véracité. » Nerval doit montrer patte blanche au docteur ; à première vue, Aurélia est bien la transcription d’un délire attendue. A y regarder de plus près, on peut se demander s’il ne s’agit pas plutôt du récit d’une initiation réussie. La guérison finale de l’incurable Saturnin [5] qui reconnaît le héros comme « frère » confère en effet à celui-ci des pouvoirs occultes.

Je est une folle entreprise

Flaubert conseillait à Louise Colet de se détacher d’un sentiment pour mieux le pénétrer. Le docteur Blanche, au contraire, a demandé à Nerval de bien pénétrer ses "dérèglements" pour mieux s’en détacher. La littérature du moi a ceci de particulier que le sujet d’étude et le créateur ne font qu’un, sauf à admettre radicalement avec Rimbaud que "Je est un autre", ce qui ferait de chaque autoportrait une entreprise schizophrénique. Le narrateur qui se narre peut-il objectiver son sujet ? Une phrase est révélatrice à la fin de la première partie d’Aurélia : « Et cependant, je suis encore certain que le cri était réel et que l’air en avait retenti. » Le sujet de l’énonciation (Nerval retranscrivant son rêve) ne peut s’empêcher d’intervenir dans l’histoire du sujet de l’énoncé. On retrouve ce phénomène dans les Confessions où Jean-Jacques s’attendrit souvent sur son personnage. Lui aussi, d’une autre façon, est trop "plein" de ses chimères pour les tenir à distance.

Au-delà de la question du créateur dominé ou non par son sujet, c’est le problème de la connaissance d’un être par une œuvre censée le représenter qui est posée. Pour Michel Beaujour [6], le tragique de l’autoportrait est de « n’avoir rien à cacher ni à avouer (en supputant déjà la miséricorde et le pardon) sinon qu’il est le produit d’une rhétorique". On a toujours affaire à une recréation, depuis Montaigne qui n’en finissait pas de corriger le livre « consubstantiel à son auteur », jusqu’à Leiris qui n’en finissait pas non plus de "biffer" sans jamais aboutir à autre chose qu’un pur discours livresque.

Nerval n’est peut-être qu’apparemment tombé dans ce travers, du moins pour ce qui concerne Aurélia, car pour son Voyage en orient, il n’a pas hésité à tout revoir, allant jusqu’à modifier son itinéraire. L’être ne peut pas se saisir parce qu’il est, et que son être présent influe rétrospectivement sur son être passé ou sur l’image qu’il veut donner de son être en devenir. Pour Aurélia, récit onirique, le problème semble différent. Il n’est pas évident en effet que l’auteur ait voulu se peindre. Il est plus probable qu’il ait désiré étudier ce que ses amis appelaient ses délires, et qu’il se soit efforcé d’en retrouver la logique, tentant une espèce d’auto-psychanalyse. Il est malheureusement à craindre que, comme l’écrit Baudelaire dans La Fanfarlo, il « [ait psychologisé] comme les fous qui augmentent leur folie en essayant de la comprendre."

[1Jérôme Cardan (1501-1576).

[2cf. « Si je ne me proposais un but que je crois utile... » (Aurélia I3) et encore au docteur Blanche : « Ce ne sera pas une étude inutile pour l’observation et la science... »

[3descente aux enfers dans la tradition des héros antiques.

[4Pour la figure ésotérique de Sophia, voir par exemple la description de la pauvre réalité des alchimistes dans Le Chevalier, la Dame, le Diable et la mort de Raoul Vaneigem (Folio p.194) : "Quelle réalité, au demeurant ? Celle des stryges sarcastiques, vomies par le cauchemar des idées normatives, entités femelles, dévoreuses ailées aux aguets des esprits aériens, invoquées par Félicien Rops, suscitées par la fièvre érotique du peintre Austin Spare ou du piétiste Giechtel, follement épris d’une élémentale ou succube, nommée Sophia ?"

On retrouve cette apparition d’une personnification de la sagesse à la fin de SIVA de Philip K.Dick. La vision d’un enfant nommé Sophia guérit le narrateur de sa schizophrénie ; son double, Horselover Fat, disparaît.

[5Pour le binôme Saturnin-Nerval, voir le beau film de Sarah Levy : La clinique du docteur Blanche, http://television.telerama.fr/tele/programmes-tv/la-clinique-du-docteur-blanche,82440323.php.

[6in Miroirs d’encre, Seuil, collection "Poétique".