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Les trois âges de Tintin

plinous, le jeudi 22 février 2007.

Comme beaucoup de gens de ma génération, beaucoup beaucoup, j’ai lu et relu Tintin. je ne me suis jamais pour autant considéré comme un tintinolâtre, et lorsque j’entendais Michel Serres, entre autres, défendre la dimension "mythologique" de l’oeuvre d’Hergé, je me trouvais renforcé dans l’idée que décidément, tous les hommes même les plus sérieux ont besoin d’agiter une marotte. La lecture des Métamorphoses de Tintin d’Apostolidès m’a définitivement fait changer d’avis. Cet ouvrage, qui propose pour l’essentiel une lecture psychanalytique et sémiologique des aventures du petit reporter belge, montre comment Hergé, à partir d’un personnage au départ bien conventionnel, a effectivement construit un récit mythique, le récit de l’évolution psychique d’un, puis de plusieurs personnages, dans un univers en mutation.

Trois grandes étapes structurent ce récit. De Tintin chez les soviets au Sceptre d’Ottokar, Tintin voyage, seul. Certes, il est accompagné d’un chien qui parle, mais celui-ci n’est que le double animal du jeune garçon, lequel est du reste le seul à entendre son langage. Durant ces sept premières aventures, armé de certitudes manichéennes, doué d’un sens pratique confinant au génie et aidé par une chance proprement surnaturelle, Tintin défait le mal de par le monde, un monde sur lequel il laisse une empreinte indélébile. Tintin est le roi, un enfant-roi. Pour Apostolidès, ce Tintin premier ressortit à la catégorie psychanalytique de "l’enfant trouvé". Celle-ci correspond à une étape du développement de l’enfant où celui-ci, ayant compris que ces parents jusqu’alors divinisés étaient finalement faillibles, surmonte sa déception en s’inventant de "vrais parents", illustres certainement, qui ont été contraints d’abandonner leur rejeton. Pourvu de géniteurs à sa mesure, le jeune héros peut alors se confronter en toute confiance à un monde idéalisé qu’il finira par régenter. C’est un âge d’or, factice et narcissique.

A cette époque bénie succède une autre ère qui s’étend du Crabe aux pinces d’or jusqu’à l’épopée lunaire ; c’est l’ère de l’autre, du bâtard, l’ère d’Haddock.

Le capitaine est dangereux, puisqu’il tire l’épopée de Tintin vers le roman, qui en est la forme dégradée. L’épique se nourrit d’héroïsme et refuse la psychologie, le roman accepte comme héros n’importe quel personnage... (p. 211)

Et d’où vient-il ce Haddock ? Du besoin d’Hergé de crédibiliser sa création en l’étoffant et la complexifiant. Ce mouvement rejoint l’évolution naturelle du jeune enfant. Se confrontant au monde qu’il appréhende mieux, l’enfant est amené à abandonner la fable de l’enfant trouvé. Toutefois, ayant compris que l’autorité paternelle qui fait obstacle, surtout pour le jeune garçon, n’est pas forcément légitime - la mère peut avoir eu d’autres amants - une nouvelle fable se présente à l’imagination enfantine : celle du bâtard ; l’erreur ne repose plus sur l’identité des deux parents, mais sur celle du père. Si on ne sait rien de la filiation de Tintin, l’enfant-adulte tombé du ciel, Haddock se souvient de sa "vieille mère" [1]. De son père biologique en revanche, aucune mention ! Le capitaine préfèrera à ce fantôme un ancêtre hypothétique : François de Hadoque, grand pourfendeur de pirates. [2] Le bâtard, contrairement à l’enfant trouvé, ne vit pas dans un monde idéal. Le monde du capitaine est un monde dégradé, non manichéen, existentiel, dans lequel il faut faire son trou en essayant de prendre un peu de plaisir. La sexualité étant indicible pour Hergé, la faiblesse hédoniste du capitaine aura la bouteille pour objet. Avec Haddock, l’humanité pénètre Tintin. Comme par réaction à cette perte d’idéal marquée par le mystère, le secret, le trésor et autres "boules", Hergé, durant cette période de transition, élevera ses personnages en les entraînant vers le temple du soleil ou sur la lune.

Après le périple lunaire, Tintin et ses amis redescendent sur le plancher des vaches. L’affaire Tournesol inaugure la troisième ère des aventures de Tintin : l’ère domestique ; tous à Moulinsart ! C’est l’âge de raison, après le délire narcissique de la période "enfant trouvé" et l’ouverture à l’autre de la période "bâtard". Désormais, c’est en famille que se joue la grande aventure. Les bijoux de la Castafiore réunit toute la smala ; le père : Tournesol, la pseudo-mère : "Bianca", les enfants : Haddock (le bâtard) et Tintin (l’enfant trouvé), les oncles surmoïques : les Dupond(et t) [3]... Cette gentille famille ne demanderait pas mieux que de cultiver son jardin à l’instar de Tournesol, qui en a fini avec les grandes découvertes depuis L’affaire, seulement voilà, il faut bien faire avec le monde dégradé, ses milliardaires mafieux et ses dictateurs de carnavals. L’aventure doit continuer, the show must go on, et puis de toute façon, un autre mal pourrit Moulinsart, le mal "Lampion", la beaufitude incarnée. Or ce mal-là est peut-être plus dangereux que Rastapopoulos au final. Il s’immisce dans votre propriété, prospère, on le retrouve partout, il traverse même les océans [4]. Tintin est peut-être réactionnaire, on ne le blâmera tout de même pas de préférer affronter la part d’ombre du monde plutôt que de subir les lumières de Lampion.

Du super héros qui défiait Al Capone avec la morgue de l’inconscience, on est passé au personnage presque ordinaire qui cherche à échapper à l’ennui et à son voisin. Quel chemin parcouru en vingt-deux aventures ! Pour Apostolidès, il s’agit d’un parcours, de "l’histoire d’une éducation psychologique et politique". Sur ce dernier aspect, l’évolution politique du personnage et de son auteur, Les métamorphoses de Tintin apportent des éléments intéressants, mais il est clair que ce n’est pas le sujet qui passionne l’auteur. Là où Apostolidès excelle, c’est dans la quête du signe et dans son interprétation le plus souvent psychanalytique. Des cigares du père au bec de la mère blanche (Bianca Cast-r-afiore) [5], c’est un festival de révélations ! Champagne ! [6] Si cette effervescence analytique est jouissive à elle seule, le plus fort réside dans la vision d’ensemble de l’œuvre d’Hergé qui s’en dégage. La théorie des trois âges, théorie mythique s’il en est, donne aux aventures de tintin une dimension qui justifie toutes les relectures.

Les métamorphoses de Tintin /Jean-marie Apostolidès. Flammarion, Champs.

[1dans le Crabe aux pinces d’or

[2cf. Le secret de la Licorne.

[3Les Dupondt qui ne sont pas jumeaux - ils se différencient par la moustache et par la lettre finale de leurs patronymes - représentent l’autorité archaïque, rigide et absurde. Le père d’Hergé avait un frère jumeau ; les deux frères s’habillaient à l’identique et ont eu leur période moustache et melon... cf. p. 106.

[4cf. Tintin et les picaros où Lampion fait du tourisme avec les Joyeux Turlurons...

[5Je ne sais si Les métamorphoses de Tintin est une cible d’Assouline lorsqu’il écrit dès l’introduction de sa biographie d’Hergé : "D’autres [auteurs d’articles, de thèses...], malgré leurs efforts méritoires pour obscurcir la ligne claire, n’ont pas réussi à en étouffer la poésie [...] Une partie de cette production [est] carrément castafoireuse." Toujours est-il que sa biographie du père de Tintin s’ingénie un peu trop ostensiblement à éviter tout lien entre la vie de l’homme et son œuvre, même quand le lien est évident. Ainsi, p.311, Assouline consacre-t-il un développement à la phobie du blanc d’Hergé - son démon de la pureté, mis en scène dans Tintin au Tibet - et note p. 317 : "Enfin, il y a Blanche Chastefleur, dite Castafiore" héroïne de l’album suivant... Aucune causaité ?

[6Apostolidès montre que le champagne symbolise le sexe dans Tintin, comme le vin rouge symbolise le sang. Le whisky, lui, ne serait pas un symbole mais un "signe" dont le référent serait l’équivalent de la monnaie ; de l’or dégradé. Cf. p. 417