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Barthes, champion de tennis

ou le roman du mariage
plinous, le lundi 28 juillet 2014.

Comment faire pour déconstruire la déconstruction, pour prouver que les analyses des Barthes, Derrida, Blanchot et autres structuralistes des années 80 n’ont finalement constitué qu’une étape dépassable de l’odyssée littéraire ? En construisant un beau roman, psychologique à souhait, qui vous arrime à des personnages et vous donne à voir le monde tel qu’on le perçoit dans la réalité : par le prisme d’une psyché qui ne pourra jamais être objective.

Madeleine, fille d’un président de fac, ancien officier, et d’une mère très prise par des activités sociales (on la verrait bien présidente du Rotary), est une étudiante très pragmatique, sportive, attirée par les choses saines et les mecs qui assurent. A priori, on la caserait dans une école de commerce, mais non, la complexité des êtres fait que Madeleine nourrit une passion pour la littérature. Pas la littérature banchée, déstructurée, éviscérée, atomisée des critiques macrocéphales (souvent français) des années 70-80 en pleine vogue aux États-Unis en 82, l’année du Marriage plot ; non, la littérature victorienne, totally has-been, des Wharton, Austen, Eliot etc.

Madeleine felt safe with a nineteenth century novel. There were going to be people in it. Something was going to happen to them in a place resembling the world. [1]

À travers Madeleine, Eugenides règle ses comptes avec les structuro-sémiotistes, ces promoteurs du texte qui spolient les auteurs.

Madeleine had a feeling that most semiotic theorists had been unpopular as children, often bullied or overlooked, and so had directed their lingering rage onto literature. They wanted to demote the author. They wanted a book, that hard-won, transcendent thing, to be a text, contingent, indeterminate, and open for suggestions. They wanted the reader to be the main thing. Because they were readers. [2]

C’est assez culotté car si on y réfléchit bien, le lecteur est fondé à prendre pour lui la critique adressée à Barthes et consorts, et peut considérer que l’auteur le prend lui aussi pour un être peu doué, qui fut sans doute un bolos à l’école, et qui ne saurait en tous les cas se comparer au créateur de l’œuvre qu’il lit. Mais à ce stade, la première partie du livre, on pardonnerait tout à l’auteur ; la virtuosité d’Eugenides est en effet sidérante. Les personnages, brossés en quelques traits, sont vivants, et le background intellectuel dans lequel ils évoluent se développe naturellement ; l’ensemble est extrêmement jubilatoire.

Après, c’est bien aussi, soyez rassurés. Simplement, Eugenides doit faire coller sa forme à l’idée qu’il défend, soit en très gros que le roman n’est pas mort. Le romanesque est amené à jouer un rôle essentiel dans ce Roman du mariage, ce qui implique que péripéties et personnages deviennent prépondérants. Madeleine, bonne élève depuis toujours, bonne sur un cours de tennis, et bonne tout court va donc s’amouracher d’un maniaco-depressif et refouler un ami mystique. Les pérégrinations de ce trio impossible vont nous entrainer dans des labos high-tech du Massachusetts, à Monaco, à Calcutta avec Mère Thérésa ; on ne s’ennuiera pas... ou un tout petit chouilla des fois, notamment à cause du maniaco-dépressif qui, lorsqu’il n’est pas en vrille (fun), est un bonnet de nuit raisonneur. Eugenides assume d’ailleurs avec malice ces passages moins excitants en mettant en avant la récompense qui ne manque pas d’advenir au lecteur persévérant :

The experience of watching Leonard get better was like reading certain difficult books. It was plowing through late James, or the pages about agrarian reform in Anna Karinina, until you suddenly got to a good part again, which kept on getting better and better until you were so enthralled that you were almost grateful for the previous dull stretch because it increased your eventual pleasure. [3]

Reste que quand même, cette première partie du Marriage plot où romanesque et théorie littéraire, récit et livre sur les livres, se trouvent mêlés, cette première partie si jouissive prouve que finalement les sémiotico-machins qu’on aime tant brocarder ont apporté au livre d’Eugenides et au-delà sûrement à la littérature une matière supplémentaire voire un supplément d’âme. Le roman du 19è est mort, Eugenides en convient lui-même, ce qui n’empêche pas qu’on puisse percevoir un fond de conservatisme dans son roman, fond bien joliment incarné par Madeleine. Mais s’il est tenté par le péché conservateur (comme son héroïne), Eugenides n’en réussit pas moins à faire œuvre créatrice et à faire exister le roman du 21è siècle.

Jeffrey Eugenides, The Marriage Plot. Picador 2011.

[1p.60

[2p.53

[3p.60