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États sauvages

plinous, le mercredi 9 février 2005.

Il la fouetta avec le slip à conviction puis, quand son bras se fatigua, continua à la frapper de ses pieds nus, s’interrompant pour maudire ce sac d’os lorsqu’il se fit mal à l’orteil.

Ce court extrait des Etats sauvages de Stephen Wright [1] présente trois traits caractéristiques du livre :
- la sauvagerie (violence ici, vie sauvage au sens propre, plus loin, chez les Pekit d’Indonésie),
- la soif de destruction totale,
- l’invention drolatique (immense "slip à conviction").

Il en manque un pour boucler la quadrature de ce roman (?) impossible : le voyage - dans le sud, dans le crack, à l’étranger... "Un road movie halluciné", pour un bandeau qui claque sur la couverture, je proposerais ça. Evidemment, un livre n’est pas un film. Cependant, le cinéma est omniprésent dans cette histoire (ces histoires ?) et c’est sur la scène d’un tournage que tout se termine, enfin se termine... Dans cet espèce de bordel pour tarés qui nous est peint par touches, tout semble tourner, à vide, et rien ne s’achever. Sauf pour ce qui concerne la vie des personnages que nous croisons au fil des chapitres, et qui finissent tous par croiser, eux, une Ford Galaxie 69. Dommage.

Car attention, Etats sauvages propose une variante intéressante par rapport à une épopée sur asphalte classique. Ici, on ne suit pas les péripéties de fugitifs plus ou moins attachants, ou de jazzmen assoiffés. Pas de route qui défile, pas de psyché de routards hirsutes ; tout juste aperçoit-on "fugitivement" la figure incertaine d’un Tommy au nom d’emprunt. Ceux qui comptent, ceux sur lesquels s’attarde le récit (les récits ?), ce sont les personnages étapes. A chaque chapitre on s’attend à voir s’étoffer la figure spectrale de Tommy ; attente chaque fois transférée vers un nouveau lieu, de nouveaux personnages, un nouveau chapitre. Extension du chaos.

Et là, on peut pointer, paradoxalement, une limite de l’ouvrage. La structure semble en effet un peu lâche. Au chapitre sept, La nuit des longs cochons (!), Drake, un personnage que je sens proche de l’auteur, rêve - ou cauchemarde - ses débuts de metteur en scène :

Alors, penché sur sa table de travail, paralysé par la révélation qu’il n’a pas la moindre idée de montage pour rendre son film cohérent, n’ayant en main qu’un jeu de scènes isolées, de cartes dépareillées, il commence à se demander si l’ordre où il les joue peut changer grand chose.

Cette confession onirique de Drake ressemble fort à un aveu de Mr Wright lui même, wrong ? Plus qu’un roman [2], Etats sauvages ressemble à une suite de nouvelles, truculentes, faiblement liées par le fil d’une image récurrente et floue, celle du type lambda qui a pété un câble - un destin qui paraît fort naturel dans cette Amérique explosée, dans tous ses états. Mais qu’à cela ne tienne ! Si la Ford Galaxie, symbole flottant plus que roulant, n’est qu’un prétexte, le livre de Stephen Wright n’en n’est pas moins un grand moment de fête, l’exact contraire d’un String de Wittgenstein, soit :

La sombre histoire d’un jeune homme flou et de sa quête encore plus floue d’on ne sait quoi, écrite en branché, dans une prose si anémique et hypocalorique que même les larmes ne suffiraient pas à la ranimer [3].

[1Etats sauvages/Stephen Wright. - Gallimard, coll. Du monde entier, 1996.

[2On lit "roman traduit de l’anglais par Serge Chauvin" sous le titre.

[3P 261.