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Littell’s Company

Que des types bien au fond
plinous, le samedi 22 novembre 2003.

The Company, de Robert Littell, c’est un pavé de 1300 pages qui retrace, en la romançant, cinquante ans d’histoire de la CIA. Et la CIA, vous savez quoi ? C’est vachement sympa.

À ma droite : deux jeunes étudiants vigoureux sortis de Yale, un alcoolique rusé comme un renard, un héros de la Seconde guerre mondiale et de belles femmes en tailleurs. A ma gauche : Le fils d’un espion russe élevé aux Etats-Unis sans tendresse paternelle, son recruteur, un vieux Machiavel du KGB et une jeune femme dont les parents sont morts en déportation dans les camps de Staline. Au centre : la Guerre froide et les "taupes", ces espions doubles, voire triples, infiltrés dans les services secrets du camp adverse.

Du roman d’espionnage donc. Sauf que celui-ci se présente comme une somme historique, romancée, sur la CIA. On retrouve les grands acteurs politiques des deux blocs, est-ouest, et les personnages d’agents secrets ont une base réelle quand ils ne portent pas tout simplement le nom des vrais protagonistes (Harvey, Angleton...) Cette proximité avec l’Histoire ne vise pas qu’à produire un effet de réel romanesque, elle veut crédibiliser le discours sur les événements historiques.

Good guys vs bad guys

La subtilité n’est pas le fort de ce gros bouquin et le manichéisme n’attend pas cinquante pages pour s’imposer. Bordel ! Bien sûr qu’Harvey l’alcoolique n’a pas trop d’états d’âme quand il s’agit de compromettre ses contacts, bien sûr qu’Ebby va s’entendre - à contrecoeur - avec des ex-nazis pour fomenter un coup en Albanie, Bien sûr que Jack entraîne en Amérique latine des cubains anti-castristes, mais quoi ! tout ça vise un seul but, éradiquer le communisme qui est le Mal. Pas d’omelettes sans casser d’oeufs, c’est connu. Plus on avance dans le livre, plus on va casser d’oeufs, jusqu’à s’acoquiner avec les fondamentalistes afghans et la mafia russe, mais toujours pour la belle omelette.

When are we going to admit that it was Lenin who was the genius of the state terror, in 1918 ? Demande Izalia Isanova, l’attachante rebelle qui a subi durement la répression stalienne et qui entoure, à la fin du livre, Yeltsine le héros. C’est la grande question que brûlait de nous poser Littell depuis 1300 pages, la question corollaire étant : quand allons-nous arrêter de juger les hommes qui ont combattu cet état de terreur ?

Les communistes sont sales

Bon, pourquoi pas ? C’est une vision politique de l’histoire qui en vaut peut-être une autre. Mais Littell, qui ne s’embarrassera pas de développements sur les renversements de régimes en Iran, au Chili, sur les commandos de la mort au Cambodge etc., veut vraiment nous convaincre que le communisme c’est la crasse. Alors il ne va pas se contenter d’orienter les événements historiques dans un sens favorable à la CIA, il va également nous montrer la vilénie des communistes en tant qu’individus, et pour ce faire, autant viser au-dessous de la ceinture.

Il y a plusieurs personnages féminins intéressants dans le roman. Des femmes impliquées dans le conflit, courageuses, et surtout impressionnantes de classe. Enfin pas toutes. Bernice, la jeune communiste américaine qui aide Yevgeny, l’espion russe, est une sacrée chaudasse ! Il y a une scène de fellation dans le livre, c’est pour elle ! Pas de pudeur chez ces gens là. Et bien sûr, il y a Starik et ses "nièces". La vieille éminence grise du KGB est en effet porté sur les petites filles. Plusieurs l’entourent en permanence et quand il se rend chez Fidel, à La Havanne, on lui apporte trois petites pour son divertissement.

The bleached blonde turned out to have pubic hair and was immediately sent away. The two others were permitted into the enormous bed planted directly under the mirrors fixed in y
the ceiling.

Cette perversion (imagine-t-on un pédophile à la CIA ???) n’était sans doute pas assez gore en elle-même, Littell a cru bon d’y ajouter une scène de roulette russe où une gamine se fait exploser la tête, sans que cela n’empêche le vieux Starik de "jouer" le soir même avec les autres petites filles.

Si au moins c’était bien écrit

Mais oui, quelle importance que le roman soit grossièrement idéologique, s’il était bon ? Certes, qui aime l’histoire contemporaine et ses dessous trouvera son compte dans un récit - long quand même - de ce genre. Mais le lecteur qui a déjà tâté du Ellroy par exemple sera nécessairement déçu.

D’abord par la structure. Le bouquin est grossièrement découpé en quatre épisodes mal liés les uns aux autres - et pour cause, Littell a fait des coupes dans l’Histoire ! Les personnages disparaissent et réapparaissent, vieillis de plusieurs années. Souvent, leurs enfants qu’on n’a pas vu grandir ont pris du service à l’Agence et sont des modèles de vertus comme leurs pères. [1] Plutôt que souder grossièrement des épisodes disjoints, il aurait mieux valu découper l’ouvrage en tomes, il n’en aurait été que plus facile à lire.

Le style ensuite. On dirait un journaliste qui écrit, ou toute personne qui a lu des romans mais qui n’est pas romancier soi-même - ça ne s’invente pas. Bien que le récit soit narré à la troisième personne, et qu’on puisse donc obtenir par la voix d’un narrateur extérieur toute info contextuelle, les discours des personnages sont souvent alourdis d’indications au lecteur, ils ne se contentent pas de dire ce qu’ils ont à dire à leur interlocuteur.

God, Harv, do you at all grasp what you’re suggesting - that the head of the section IX, the chap who until quite recently ran our counterintelligence ops againts the Russians, is actually a soviet mole !

C’est le genre : "que dis-tu Michel, toi le fils de jacqueline la boulangère et de Léon le pharmacien, toi qui travaillais si bien à l’école et qui avais des problèmes avec les filles même que tes camarades au collège se demandaient si tu n’étais pas homo, tu veux t’en aller ?"

Lourd. Les personnages pâtissent de ces dialogues artificiels et convenus ; ils manquent de chair, et finalement ils nous font chier. On ne termine pas ce livre essoufflé, malgré la somme des péripéties liées à la matière historique du livre, on le termine soulagé. Alors mesdames et messieurs de la CIA, je voudrais terminer par un conseil : la prochaine fois que vous passerez commande d’une hagiographie, adressez-vous à un écrivain.

[1Yevgheny, lui n’aura pas d’enfants, et bien que revenu du communisme à la fin de sa vie, il mourra quand même, c’est plus sûr.