0391.jpg plinous.org



Le random tour
  1. sonnet 217
  2. sonnet 041
  3. Télé consternation
  4. sonnet 054
  5. En ce temps-là déjà...
  6. As-tu bien lu Salammbô ?
  7. Ça, c’est un baiser
  8. sonnet 120
  9. sonnet 195
  10. Omar est innocent




Les gazouillis en cours
Tweets by @plinous

Accueil > Choses > De l’académisme et des émotions

De l’académisme et des émotions

plinous, le samedi 8 septembre 2012.

J’avais parlé d’"académisme" à propos de Bright Star de Jane Campion, déjà ce n’était pas une critique négative. J’ai bien envie de récidiver avec Jane Eyre de Cary Fukunaga (et pas Fukushima, attention). Je vais même dire "encore plus" ; encore plus académique ce Jane Eyre. Oui parce que dans Bright Star il y avait cette place énorme prise par la photographie ; la lumière ne participait pas à l’émotion, c’était un des acteurs principaux de la mécanique poétique. Dans son film, Fukunaga nous donne de beaux paysages et de l’éclairage à la bougie - bravo ici aussi le chef lumière - mais c’est avant tout parce que l’action se déroule dans les landes du nord de l’Angleterre et qu’au 19è siècle on s’éclaire à la bougie. Le film est concentré sur son objet, le roman de Charlotte Brontë, ses personnages, son intrigue ; c’est une belle adaptation plus qu’une œuvre cinématographique.

Et pourquoi pas ? Sérieusement. Pourquoi pas ? Va-t-on un jour s’intéresser aux artistes qui se "contentent" de magnifier, de faire revivre, de faire découvrir l’œuvre d’un autre ? Assez de melons ! Assez de Picasso ! Assez de génies ! Place aux modestes recréateurs qui savent que la poésie c’est la recréation et que la Création n’est pas de ce monde. Jane Eyre est une œuvre qui déborde d’élan vital - quel contraste avec notre sinistre Bovary parue la même année ! Être capable de redistribuer son aura un siècle et demi plus tard sans la dénaturer et en s’offrant le luxe de lui conserver ses costumes originaux, c’est le fait d’un homme habité.

Non, je ne vais pas développer le parallèle Bovary-Eyre. Je note juste que la dernière adaptation au cinéma du seul roman connu de Flaubert est le fait de Claude Chabrol. Flaubert-Chabrol, la France, son cynisme, sa noirceur désabusée, son esprit supérieur... À comparer avec la vitalité du résultat de l’équipe Brontë-Fukunaga. La littérature française crève lentement depuis Flaubert. Avec le culte de la forme, du style, de la phrase, de l’adjectif qu’il faut savoir rechercher des jours durant, on en a juste oublié de dire des choses. Et n’ont pu émerger après l’hénaurme Gustave que quelques malades, Proust, Céline... également obsédés par les morphèmes. Cette maladie littéraire a contaminé les autres arts, et le cinéma français, celui des Cahiers, s’est beaucoup regardé filmer.

Jane Eyre en France serait ou bien un téléflm Arte ou un Rohmer avec Fabrice Luchini dans le rôle de Jane, tourné entièrement en studio dans la banlieue parisienne, un parti pris. Mettre des sous dans un projet qui n’a d’autre ambition que de faire revivre une histoire à l’humanité intemporelle, il faut être fada comme un anglais pour ça. Toujours est-il que le résultat est là : un très beau film. Une émotion. Une émotion malgré l’académisme ? Malgré quoi ? Malgré qu’on n’en rajoute pas quand on a une force dans l’histoire (désir de vivre, désir de s’émanciper), quand on a appris à filmer et qu’on s’est entouré d’excellents comédiens ? Oui, le cinéma qui fait oublier la prise de vue est légitime, comme est légitime la littérature qui veut simplement narrer. Je crois qu’il faut le dire chez nous, pour avoir plus souvent le plaisir de verser une larme lorsqu’une Jane retrouve un Rochester hirsute et aveugle, et que l’étreinte des deux amants est d’une intensité à faire péter les cieux.