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Qui a tué Roger Ackroyd ?

plinous, le lundi 6 juillet 2009.

C’est le narrateur, James Sheppard. À moins que ce ne soit sa sœur ? Peut-on être sûr de quelque chose dans la fiction ? Voire dans la vie...

D’accord, je fais des phrases : Le Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie a durablement laissé son empreinte sur le roman policier par cet artefact original : le narrateur, James Sheppard, est l’assassin. Le je qui nous raconte l’enquête de Poirot - Hercule de son prénom - est celui que le détective belge finira par démasquer. Le procédé, original et complexe à mener, a été vertement critiqué par quelques auteurs concurrents de Christie au moment de la sortie du livre ; ces esprits chagrins criaient à la tricherie...

Comme si tous les romans policiers à énigmes, qui donnent à croire au lecteur qu’en se concentrant bien sur tous les détails il pourrait trouver la solution, faisaient autre chose que tricher, en "oubliant" le plus souvent de développer tel ou tel détail fondamental, sur lequel on revient deux pages avant la fin du livre. Agatha Christie est certes une tricheuse, mais c’est une tricheuse plus inventive que les autres, et qui ne craint pas dans Le Meurtre de Roger Ackroyd de s’attaquer aux conventions formelles de la narration policière, en l’occurrence à celle-ci : le narrateur qui prend en charge le récit ne saurait tromper le lecteur.

D’accord, James Sheppard nous trompe. : c’est lui qui raconte les faits et c’est lui le meurtrier ; bonne idée Agatha, bien joué, merci. Attendez ! Ce n’est pas fini, voilà qu’intervient Pierre Bayard. Qui a tué Roger Ackroyd demande-t-il ? Et bien, on vient de le dire, c’est le narrateur confondu par Poirot qui le contraint à écrire une confession. Certes, mais on vient de dire également que le narrateur peut abuser le lecteur, ce qu’il fait dans ce roman durant presque tout le récit. Qu’est-ce qui nous assure dès lors qu’en écrivant sa confession Sheppard ne nous trompe pas à nouveau ? Ce qui rend légitime la question : Qui a tué Roger Ackroyd ? A priori c’est Sheppard, a priori... Disons que c’était Sheppard (James) avant que le chevalier Bayard n’arrive, lequel commence par nous rappeler que

Le récit à la première personne ne raconte pas une histoire, il donne un point de vue sur une histoire. [1]

Concept narratologique de base élargi plus loin (p.145) à tous les narrateurs.

Fort de cette idée, Hercule Bayard va se saisir d’une loupe et mener la contre-enquête. Mais attention : l’exercice ne tient pas du jeu, lequel serait assez vite laborieux. La contre-investigation menée par Bayard ne vise pas seulement à dénicher un coupable plus crédible que James Sheppard dans l’affaire Ackroyd, ce qui constitue déja une belle prouesse ! Non, Bayard vise plus haut : démontrer qu’un texte, clôt par définition (169 pages dans le cas de son livre), ne se limite pas à ce qu’il dit, contrairement à ce que nous ont répété inlassablement les Genette et consorts [2]. Ici, le texte nous dit que James Sheppard est le coupable. Pourtant, il n’est pas insensé de voir sa frangine dans le rôle.

L’interprétation est légitime. Le lecteur est fondé, parce que rien de ce que le narrateur nous donne pour vrai ne l’est nécessairement, a épluché le texte, à contre-enquêter. Le récit a même besoin de cette activité pour exister pleinement. Mais gare au délire ! gare aux délires d’interprétation ! Il ne s’agit pas de faire d’Emma Bovary, parce qu’on l’aime bien, autre chose qu’une velléitaire forcenée. Pierre Bayard nous prévient contre ce danger, mais pour le moins paradoxalement. D’abord, il nous montre Poirot dans ses œuvres, débusquant un improbable coupable et s’enfonçant, une fois celui-ci désigné, dans les méandres d’un récit abracadabrantesque duquel il ressort que le moins évident des coupables est forcément le bon ! Ensuite, il rapproche délire interprétatif et esprit théorique, suivant en cela Freud, lequel, tout en étant conscient que le délire peut se nicher au sein de la théorie ne se lancera pas moins dans une théorisation des fonctionnements de la psyché qui laisse quelque fois autant de place au doute qu’un exposé d’Hercule Poirot. Et justement, au final, non sans une certaine bravoure - ou est-ce de l’inconscience ? Pierre Bayard n’hésite pas à endosser le rôle du fameux belge et y aller lui-aussi de son petit délire, qui aboutit à la révélation du nom du "vrai" coupable.

Ce bouquin est triplement passionnant. un, parce qu’il s’agit d’une enquête policière à part entière, deux parce qu’il tape sur Genette et redonne le droit au lecteur de lire naïvement, c’est-à-dire en pensant qu’il y a peut-être encore quelque chose à trouver dans le texte, du non dit, du celé, un trésor dans la cave... Trois, parce qu’il dépasse également la lecture psychanalytique, qu’il n’ignore pas loin s’en faut, mais qu’il présente comme un apport théorique intéressant, potentiellement délirant aussi, et qui surtout n’épuise pas le mystère du texte, plus largement de toute création artistique.

Qui a tué Roger Ackroyd ? / Pierre Bayard. - Éditions de Minuit.

Voir aussi.

[1P. 72

[2cf. l’exemple donné par Pierre Bayard p. 128 : Genette, Figures II, Seuil, p. 86.