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L’échec de Flaubert

plinous, le dimanche 1er juin 2003.

L’oeuvre de Flaubert la plus citée sinon la plus lue aujourd’hui ? Sans nulle doute sa correspondance, c’est-à-dire un ensemble de textes où par définition l’auteur est omniprésent. Or, Gustave l’a écrit [1], et cela a été beaucoup répété : L’auteur, dans son oeuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part.

Pourquoi la Correspondance rencontre-t-elle un tel succès ? Parce qu’elle est d’une force scandaleuse et d’une force tout court proprement inouïes. Mais ce n’est pas la seule raison ; on lit les lettres de Flaubert, on les cite, parce qu’elles contiennent les clés.

Il faudrait des cobayes - je n’en ai pas à ma disposition - pour vérifier cette hypothèse : le lecteur moyen qui découvre une œuvre de Flaubert [2] dans une édition brute, sans introduction ni notes, a toutes les chances de passer à côté de sa substantifique moelle. C’est bien sûr mon expérience personnelle qui me fait penser ça [3]. Je devais avoir quinze ans, je cherchais un livre dans la bibliothèque et j’avais L’Éducation sentimentale dans les mains. Voyant ça, mon père me dit quelque chose comme : "lis ça, c’est très bon". L’œuvre me parut mièvre, bêtasse et ma confiance dans les jugements paternels en prit un coup à une époque où ce n’est pas nécessaire.

Flaubert a exposé ses œuvres au malentendu. Son grand principe : ne pas donner le mode d’emploi. L’œuvre doit faire sens par elle-même, aucune voix superfétatoire pour donner des explications ; la littérature doit se contenter d’exposer. Et Gustave n’est pas un politique, ses grands principes, il s’y tient. Ses récits ne sont pas interrompus par de grandes dissertations sociologiques (Balzac), de soporifiques exposés des motivations des personnages (Hugo), les épanchements lyriques de personnages porte-parole de l’auteur (Chateaubriand). Chez Flaubert, le narrateur-auteur décrit sans juger et aucun personnage ne porte la charge du héros (héraut), ce qui allège sans doute l’œuvre d’un grand poids mais interdit au profane d’accéder à la pensée du créateur. Problème : est-il autre chose que vaguement chiant le texte flaubertien pour qui ne voit pas le Gus en filigrane ?

Prenons le cas de L’Education sentimentale. Vous suivez le parcours du jeune Frédéric Moreau que vous affublez inconsciemment des habits du héros. Combien de temps vous faut-il pour apercevoir les ridicules du personnage ? Et même lorsque vous les apercevez, l’empathie naturelle vis-à-vis du héros, fût-il anti-, vous empêche de prendre vos distances. Dommage, car cet effet "nez sur le guidon" ne vous permet pas d’adopter la méthode éclairante : relire en soupçonnant tout, propos, attitudes, pensées, même les objets ; ce monde qu’on me dépeint est-il sérieux ? Non, quand Frédéric lance : "Les émotions extraordinaires produisent les œuvres sublimes", Gustave se fout outrageusement de sa figure de provincial romantisant. Si vous n’entendez pas le rire hénaurme, vous ne lisez qu’une succession de lieux communs, d’événements assez ternes, il vous manque tout le sel.

Il en est ainsi de Madame Bovary, de Bouvard et Pécuchet. Le monde dépeint n’est qu’une vaste farce, mais la peinture réaliste et impersonnelle gène pour comprendre la blague. Certes, des phrases comme "ta colique est-elle passée, mon ange ?" (Bovary mère à Charles) ou le tombeau faisait un cube au milieu des épinards (B&P) font sourire voire douter, mais la plupart du temps, tout est plus compliqué, comme par exemple quand Flaubert ne se gausse pas de ses créatures, qu’il aime au fond - du moins les principales, mais qu’il se rit de lui :

Cependant, on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire bien l’analyse, puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci des choses, reflétant la réalité toute entière. Une telle œuvre semblait exécutable à Pécuchet.

Qui ne connaît pas Flaubert n’entend pas rire.

Évidemment, les caïds, qui déconseillent la lecture des critiques et présonisent de s’en tenir aux œuvres objecteront que Flaubert, ou le narrateur ne chipotons pas, s’oublie quelquefois. Quand on lit dans Madame Bovary :

La parole humaine est comme un chaudron fêlé ou nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles,

difficile de voir là autre chose qu’une intervention d’auteur. Certains jugements transparaissent ici ou là également :

La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins, quatre gouvernements ; et ils auraient vendu la France ou le genre humain, pour garantir leur fortune, s’épargner un malaise, un embarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la Force. [4]

Mais cela ne permet pas d’induire une règle de décryptage général, ce que permet largement, n’en déplaise aux caïds sus-cités, la lecture de la Correspondance et de quelques études [5].

Cela dit, même en fréquentant le sublime rentier de Croisset, il n’est pas toujours évident de saisir son regard sur les personnages. D’abord, parce qu’il en aime beaucoup, certainement malgré lui, même s’il ne leur épargne rien. Ensuite, parce que ce regard peut évoluer, ou nous tromper. Au début de L’Education sentimentale, on nous dit de Pellerin, le peintre, que sa haine contre le commun et le bourgeois débordait en sarcasmes d’un lyrisme superbe, et [qu’]il avait pour les maîtres une telle religion, qu’elle le montait presque jusqu’à eux. Là, on se dit que le Pellerin est sympathique au Gustave. En fait, tout était sans doute dans le "presque" ; Pellerin finit par vendre des croûtes, avec acharnement.

Quel est l’enjeu de tout ça ? Rien de moins que le plaisir, l’épanouissement que peuvent donner les romans de Flaubert. Personnellement ils me donnent des orgasmes, mais je n’ai atteint à ces extrémités qu’après avoir découvert le personnage Flaubert. Je crois que c’est un secret d’initié que je dévoile ici, pardon. Les nobles, les esthètes, les prout-prout, vous soutiendront qu’ils ont reçu la lumière dès la première lecture de la première œuvre. Je crois qu’on ne naît pas flaubertien en lisant Mme Bovary, mais qu’on le devient en cotoyant le gros Gustave - essentiellement dans la Correspondance et que cette initiation est nécessaire pour profiter de l’œuvre à plein.

D’aucuns diront que cette opinion non autorisée ne ferait sans doute pas plaisir au défunt gueulard qui rêvait d’œuvres se tenant par elles-mêmes, par la seule force de leur style [6], qu’elle stipule en quelque sorte l’échec de Flaubert. Et bien oui, Flaubert a échoué, son œuvre magnifique ne se lévite qu’après lecture de quelques formules magiques issues de ses lettres privées. Enfin privées... L’hénaurme Gustave pouvait-il penser sérieusement que sa correspondance ne serait pas un jour absorbée dans son œuvre...

Pour le plaisir comme disait Herbert Léonard :

Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots ? La vie ! la vie ! bander, tout est là. [7]

Un site, un seul mais un bon : http://perso.wanadoo.fr/jb.guinot/pages/accueil.html

[1Lettre à Louise Colet. 9 décembre 1852.

[2œuvre au sens de création littéraire déclarée, excluant la correspondance donc.

[3On pourra se référer cependant à un avis beaucoup plus autorisé que le mien, celui de George Sand, qui dans une lettre à Flaubert du 12 janvier 1876 écrit : "Je t’ai compris, moi, parce que je te connaissais. Si on m’eût apporté ton livre sans signature, je l’aurais trouvé beau mais étrange, et je me serais demandé si tu étais un immoral, un sceptique, un indifférent ou un navré."
Cf. aussi, plus récemment, l’introduction de Michel Winock à sa biographie de Flaubert (2013) : "J’avais lu Madame Bovary et L’Éducation sentimentale dans mes années de lycée, mais sans délectation. [...] La relecture de L’Éducation sentimentale, enrichie par de multiples travaux que ce roman avait suscités, m’a retourné : le chef-d’œuvre m’était dévoilé.

[4à propos du salon des Dambreuse dans L’Éducation sentimentale.

[5la meilleure selon moi : Gustave Flaubert, écrivain de Maurice Nadeau.
Correctif 2012. Meilleur ouvrage critique lu : L’Attila du roman /Michel Brix. - Honoré Champion, 2010

[6cf. lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852.

[7A Louise Colet, le 15/07/1853.