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Bris de Flaubert

plinous, le mercredi 16 mars 2011.

Dernière minute : Michel Brix vient de libérer la littérature. Voire même de la ressusciter. Car Flaubert, L’Attila du roman, avait tout rasé, tout salé, tout pétrifié, tout désolé.

Depuis Maupassant et Zola, l’auteur post-flaubertien est condamné à l’art pour l’art : peu importe ce qu’il raconte, la forme est la grande affaire - du reste dans l’idéal il écrirait un "livre sur rien". L’auteur post-flaubertien n’a pas d’avis, ou s’il en a un, qu’il le garde pour lui nom de Dieu, fini Balzac et ses laïus intempestif ! L’auteur post-flaubertien ne juge pas, la morale n’est pas son affaire ; il n’a pas d’imagination, il décrit ; il n’a pas peur de désespérer son lecteur - c’est quand même pas de sa faute si le monde est naze ! Bref, après le passage de Gustave la terreur, l’écriture d’un roman est une tâche pour greffier dépressif : qu’il dresse le procès-verbal de la crasseuse humanité, sans raconter d’histoire (à tous les sens du terme).

Attention : malgré l’indécrottable ironie des deux paragraphes ci-dessus - on ne sort pas indemne de 20 ans de rapports avec Gustave, je veux le dire tout net : L’Attila du roman de Michel Brix est un essai lumineux, limpide - ce qui en fait un objet critique rare, et positif, quoique à charge. Car Brix n’est pas flaubertien du tout, du tout. Pour lui, Flaubert a su imposer à ses successeurs des idées nocives : l’impersonnalité, le culte de la Forme, l’indifférence vis-à-vis du lecteur... qui, couplées à un pessimisme foncier, ont asphyxié la production littéraire française. Après Flaubert, l’auteur ne s’exprime plus, n’invente plus, est obnubilé par le style et gonfle souverainement son lectorat.

Les lecteurs sont les grands perdants de la révolution flaubertienne. [1]

Reprenons les idées mises en cause. L’impersonnalité d’abord. On connaît le refrain : "l’artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature" [2]. Tout d’abord, Michel Brix pose la question de celui qui n’est pas tétanisé comme Gauvain devant le graal : "et pourquoi donc l’auteur devrait-il se taire ?" Pourquoi, comme Balzac et d’autres avant lui, un romancier ne pourrait-il pas nous communiquer sa façon de voir les choses au cours de la narration ? Disons que le silence du narrateur est un choix esthétique, pourquoi en faire un dogme ? D’autant que le comble, c’est que les opinions que la narration flaubertienne nous scellerait... sont visibles comme le nez au milieu de la figure !

Je ne sais à quoi tiennent nos destinées. Tu les regardes passer, tu les critiques, tu t’abstiens littérairement de les apprécier. Tu te bornes à les peindre en cachant ton sentiment personnel avec grand soin, par système. Pourtant on le voit bien à travers ton récit et tu rends plus tristes les gens qui te lisent. [3]

Et Brix d’enfoncer le clou : "Il n’y a rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels", déclare-t-il [Flaubert] à Louise Colet le 27 mars 1852 : on veut bien le croire, mais qui a jamais cédé à cette tentation plus clairement que lui. [4]

Prenons ensuite la doctrine de l’art pour l’art, le culte de la forme : "J’aime dans la peinture, la Peinture ; dans les vers, le Vers." [5]. Poser ainsi le primat de l’art de dire sur ce qu’on dit ravale la littérature au rang d’artifice rhétorique. Que nenni rétorque Gustave : "Vous me dites que je fais trop attention à la forme. Hélas ! c’est comme le corps et l’âme ; la forme et l’idée, pour moi, c’est tout un et je ne sais pas ce qu’est l’un sans l’autre. Plus une idée est belle, plus la phrase est sonore ; soyez-en sûre." [6]

Pourtant, Maupassant raconte dans la préface aux Lettres de Flaubert à George Sand (1884) que Flaubert, en pleine écriture d’Un cœur simple, entend et approuve une objection de ses amis sur la crédibilité de l’histoire, mais renonce finalement à y apporter quelque modification que ce soit pour ne pas troubler la musique de sa phrase : "Tant pis pour le sens, le rythme avant tout !". Donc, la forme et l’idée, ce n’est pas tout un, et la première prime sur la seconde. Donc on peut dire n’importe quoi du moment qu’on le dit bien...

Mais finalement, ce qui exaspère le plus Michel Brix chez Flaubert, c’est sans doute son indifférence affichée vis-à-vis du lecteur. Bon, on est tenté de se dire que ce n’est pas forcément bien grave cette affaire, que si Flaubert a envie d’écrire un roman gore, antique et oriental quand son public attend d’autres Emma, qu’il le fasse ; l’artiste propose, le public dispose. Sauf que cette indifférence, c’est en fait un mépris, peut-être une haine, pour M. Brix. Non seulement Flaubert se garde bien d’être édifiant, d’indiquer à ses semblables une voie qui lui paraîtrait juste, car se serait "conclure", [7] mais pire, il prendrait un malin plaisir à les accabler tout en s’élevant une statue de grand imprécateur :

L’enjeu de la littérature n’est plus l’amélioration du sort de l’humanité, ou la guérison de ses maux : ce qui compte seul, à partir de Flaubert, c’est la rédemption de l’écrivain, à laquelle le public assiste en spectateur. après le Tais-toi et pleure sur ton sort : tais-toi et admire. [8]

Et c’est là qu’on prend la mesure de la comparaison avec Attila ! Flaubert n’a pas seulement coupé l’herbe sous le pied de ses successeurs, il n’a pas nuit qu’aux littérateurs ; Flaubert a répandu sa bile sur les lecteurs de son temps et sur la postérité, en donnant à croire, tel un gourou, que sa vision du monde émanait d’une réalité supérieure... [9]

... on comprend aisément pourquoi il a rejeté l’esthétique subjectiviste de Stendhal et des fantaisistes, esthétique dont les préceptes conduiraient à interpréter la noirceur de l’œuvre flaubertienne comme un trait de la personnalité de l’auteur et non comme un reflet de la Vérité, et à suggérer que d’autres visions de la réalité, moins pessimistes, sont tout aussi légitimes. [10]

La charge est lourde. À la mesure du poids que Flaubert a pris dans les Lettres sans doute ? En tout état de cause, elle est bien menée, et très agréable à suivre.

Michel Brix se laisse aller à quelques exagérations cependant. Ainsi, tous les personnages de L’Éducation sentimentale seraient mauvais... c’est oublier Dussardier, la fille Roque ou même Frédéric. Pour écrire Salammbô, Flaubert aurait ingurgité "un festival de livres en latin, en grec ou en hébreu"... Flaubert lisait le latin, péniblement le grec et pas du tout l’hébreu, et ne lui prêtons pas une cuistrerie qui n’était pas dans son caractère. Enfin, cette dernière hénaurmité : Flaubert aurait indirectement contribué à la Shoah... [11] Oui, parce qu’en étalant son mépris de l’humanité, on donne des arguments aux bourreaux. Sauf que Flaubert n’est pas Céline, et que sa "haine" du bourgeois est peut être un snobisme, pas une aspiration au meurtre.

Mais ne restons pas là-dessus. Michel Brix pose (bien) une bonne question : l’influence ravageuse que Flaubert a exercé sur toute la littérature du XXème siècle n’a-t-elle pas empêché d’autres conceptions ou d’autres sensibilités romanesques de s’épanouir ? [12]. Personnellement, si tel était le cas, je serais plutôt tenté d’engueuler les épigones que le maître, mais Brix avait envie de dynamiter la statue, il l’a fait avec brio, saluons le libérateur !

L’Attila du roman /Michel Brix. - Honoré Champion, 2010

[1P. 178. Voir aussi à ce sujet André Suarès, Âmes et visages XIIIe-XVIIe siècles, Gallimard, pour qui Flaubert "attente à la vie" : "Dans Madame Bovary, le poète expose et détruit l’illusion vitale que chaque être pensant nourrit sur soi-même pour s’aider à vivre". P.270.

[2Lettre à George Sand, fin décembre 1875.

[3George Sand à Flaubert les 18 et 19 décembre 1875

[4P. 102

[5Lettre à Amédée Pommier, 8 septembre 1860

[6À Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 12 décembre 1857.

[7L’Art ne doit servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l’amener à une conclusion qui n’appartient qu’à Dieu seul. À Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 23 octobre 1863.

[8P. 136

[9Et le projet flaubertien a été conçu de bonne heure... À 17 ans, Gustave écrit à son ami Ernest Chevalier : "si jamais je prends une part active au monde, ce sera comme penseur et comme démoralisateur".Cf. Correspondance dimanche 24 févier 1839.

[10P. 99

[11"L’idée viendrait du live de Jean Améry : Charles Bovary, médecin de campagne.

[12Chez Jean-Yves Tadié, c’est le coup d’arrêt porté à la littérature épique (Dumas) qui est regretté : "Tous les styles du dernier romantisme ont encore resplendi [dans Vingt ans après] avant que nous n’entrions dans l’ennui des petites villes normandes, et de l’écriture artiste, celle des artistes qui se persuadent q’ils n’ont rien à écrire." in The process of Art/Studies in nineteenth-century-literature and art