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Flaubert, c’est le pied

plinous, le samedi 26 juin 2004.

Aux pieds de Flaubert de Florence Emptaz n’est pas l’œuvre d’une étudiante béate comme pourrait le laisser supposer le titre. Cet essai convaincant invite néanmoins à baisser les yeux dans l’univers flaubertien, pour voir ce qui se passe au ras du sol.

Le livre débute par une étude de Madame Bovary dont le célèbre épisode du pied bot constitue l’articulation centrale. Il y a un avant et un après pied bot ; l’après, c’est la déchéance d’Emma. Un pied monstrueux au centre du livre, hasard ? Parmi les différents types de pied bot que recense la médecine, un des plus courant est le pied bot varus, ce que Flaubert, fils et frère de médecin, n’ignorait pas - on sait du reste qu’il sollicita son frère Achille pour obtenir des explications sur les malformations du pied. Bot varus, Bovary : la claudication est inscrite dans le nom d’Emma ; le personnage éponyme du roman est marqué du sceau de l’avanie podologique. Et les choses ne s’arrêtent pas là. Florence Emptaz nous montre que le pied, la chaussure, la démarche sont omniprésents dans l’oeuvre, sans pour autant nous dresser un inventaire fastidieux. Ce qui lui importe, c’est de démontrer que dans l’œuvre, le podologique reflète le psychologique. Charles perd définitivement Emma après son fiasco lors de l’opération du pied bot. Emma lui préfèrera des amants bien chaussés, comme ce Rodolphe aux bottes vernies qu’elle retrouve sous une hutte de sabotiers... [1]

Bien sûr, comme toute thèse, Florence Emptaz se laisse peut-être entraîner ici ou là par la force de sa démonstration. Ainsi écrit-elle page 172 :

C’est à ses pieds que se voit aussi le mari trompé. Pas question de lui imaginer des cornes sur la tête, car la tête, là encore perd l’un de ses tristes privilèges...

Flaubert joue pourtant bien du symbolisme d’une tête de cerf "faisant trophée" au début du chapitre XIII de la deuxième partie de Madame Bovary. Rodolphe s’est payé la tête du médecin de campagne en le cocufiant. D’ailleurs page 99, Florence Emptaz explique qu’un portrait chez Flaubert se limite aux chaussures, et à la coiffe.

Le pied et la tête, la chausse et la psyché, la terre et le ciel. C’est toute la cosmogonie flaubertienne qui semble répartie entre deux extrêmes corporels. Florence Emptaz nous le montre au travers de tout le corpus flaubertien, correspondance comprise [2]. Car Flaubert lui-même a quelque chose du Catoblepas, ce monstre sans pieds, rivé à la terre, de la Tentation de saint Antoine. Il est en effet cet être pachydermique, s’alourdissant, s’affaissant progressivement jusqu’à s’immobiliser à Croisset pour écrire, écrire, jusqu’à crever. Florence Emptaz nous conduit du pied à la terre, jusqu’à l’espace chtonien. On en oublierait presque que si l’auteur se fige, voir s’enfonce, c’est pour mieux libérer son esprit des entraves du social. Non pas que l’auteure ne rende pas hommage au poète ; mais l’objet de sa thèse nous emmène sensiblement sur une pente déclive qui a cet immense mérite de nous permettre de voir l’œuvre flaubertienne sous un autre angle.

D’autant que le sujet est bien éclairé. Le regard porté est celui d’une professionnelle (de l’analyse littéraire), qui dévoile les couches inférieures de l’oeuvre. Pages 130-104, l’auteure commente un extrait de L’Education sentimentale :

... Bien qu’il eût des bottes extra-vernies, il [Martinon] portait les tempes rasées pour se faire un front de penseur.

Florence Emptaz nous montre que tout est dans le "bien que" :

"La concession invite à réfléchir. Elle indique que Martinon ne respecte pas l’habituelle correspondance entre chaussures et coiffure, qu’il n’applique pas strictement l’équivalence convenue. Il se réfère à deux codes différents, emprunte à des systèmes de valeurs jugés inconciliables. Les bottes vernies évoquent l’élégance irréprochable de l’homme du monde, tandis que le front de penseur évoque le philosophe indifférent aux futilités de ce monde." [3]

Cet exemple montre que Florence Emptaz sait jouer aussi bien de la loupe que du macroscope. Mais Aux pieds de Flaubert n’est pas seulement l’œuvre d’une grande flaubertienne. Cet essai transversal échappe aux artifices de la thèse et convainc. Ne reste plus qu’à relire Flaubert pour traquer le podophile [4]. Le pied !

[1Dans une étude intitulée Justin : a small major Character parue dans The process of Art/Studies in nineteenth-century-literature and art, Julian Barnes met en avant un autre personnage "à la botte" : [Justin] facilitates [Emma’s] adultery ; he also helps cover it up, by cleaning the mud from her boots. Justin is presumably placing his hands where Emma had placed her feet. Normal enough, of course ; but there is a strong, some would say fetishisitic element of podophilia in Flaubert, also in the novel, and here Justin is awarded his momentary share.

[2Un exemple : Vieux avait raison de considérer comme sérieux ton mal de pied. - Aux pieds tout est grave ! A sa nièce Caroline, le 11 septembre 1876.

[3Martinon est donc un être hybride, un peu à la manière d’un actuel Luc Ferry, "philosophe" et ministre chiraquien (ex).

[4Déjà épinglé par les Goncourt, cf. Journal, 29 octobre 1863 : "ça et là, sur la cheminée, sur les tables, sur les tablettes des bibliothèques, accrochées à des bras, appliquées contre le mur, un bric-à-brac de choses d’Orient : des amulettes avec la patine verte de l’Égypte, des flèches, des armes, des instruments de musique, le banc de bois sur lequel les peuplades d’Afrique dorment, coupent leur viande, s’asseyent, des plats de cuivre, des colliers de verre et deux pieds de momie, arrachés par lui aux grottes de Samoûn et mettant au milieu des brochures leur bronze florentin et la vie figée de leurs muscles