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L’athéisme avec esprit

plinous, le dimanche 28 janvier 2007.

Je ne prétends pas savoir que Dieu n’existe pas ; je crois qu’il n’existe pas. [1].

L’esprit de l’athéisme d’André Comte-Sponville est à l’image de cette phrase : simple et véritablement éclairant. L’athéisme est donc une croyance, disons plutôt une conviction, qui s’appuie sur des éléments de jugement qu’on peut expliciter. C’est évident ? Lisez donc le Traité d’athéologie d’Onfray ; vous pourrez vous amuser de la charge anti-religieuse, mais vous n’en sortirez pas plus instruit sur les fondements de l’athéisme.

La question de la différence entre l’athée et l’agnostique n’est même pas traitée par Onfray alors qu’elle me paraît tout à fait essentielle. Comte-Sponville l’aborde au début de la seconde partie de son livre, intitulée "Dieu existe-t-il ?", qui est à mon avis la plus forte et qui aurait pu ouvrir le livre. Il me semble en effet que cette question devrait logiquement précéder celle à laquelle la première partie veut répondre, savoir : "Peut-on se passer de religion ?" Celui qui répond "non" à la question de l’existence de Dieu et qui s’adonne à la religion est certainement un être complexe.

Quoiqu’il en soit, la posture de Comte-Sponville sur ces questions, en philosophe convaincu plutôt qu’en imbécile instruit (par qui ?) ou en militant bastonneur, me semble vraiment saine. Elle donne surtout envie de découvrir les raisons qui motivent cette conviction. CS en donne six :

- la faiblesse des "preuves" de l’existence de Dieu,
- l’expérience commune (le "Dieu existe, je l’ai rencontré" de Frossard et d’autres fait toujours bien rigoler. De fait personne n’a vu Dieu.),
- le refus d’expliquer l’incompréhensible (la vie, le cosmos...) par du plus incompréhensible (Dieu),
- le mal (sympa Dieu !),
- la médiocrité de l’homme (tel père tels fils !),
- le fait que Dieu réponde pile poil à nos aspirations (c’est suspect).

Sur la question des "preuves", CS opère un démontage des constructions pseudo-logiques des théologiens (preuves ontologique, cosmologique, physico-théologique...), vous savez ? Ces casse-tête genre : on peut penser un être parfait, si cet être n’existait pas il serait imparfait, donc Dieu existe (preuve ontologique). Un jour on vous colle ça en Terminale et vous êtes dégoûté, vous voulez écrire sur la copie : "ce raisonnement est complètement foireux !", mais en même temps c’est celui de Descartes... Amis lycéens : L’esprit de l’athéisme, p.90 et suivantes.

Je saute les quatre raisons suivantes, intéressantes mais qu’on a tous déjà côtoyées, pour m’arrêter sur la dernière qui est plus complexe car apparemment paradoxale.

Que désirons-nous plus que tout ? [...] D’abord de ne pas mourir, ou pas complètement, ou pas définitivement ; ensuite de retrouver les êtres chers que nous avons perdus ; que la justice et la paix finissent par triompher ; enfin, et peut-être surtout, d’être aimés. Or que nous dit la religion, spécialement chrétienne ? [...] Que nous allons ressusciter ; que nous retrouverons en conséquence les êtres chers que nous avons perdus ; que la justice et la paix l’emporteront au bout du compte ; enfin que nous sommes d’ores et déjà aimés d’un amour infini... [2].

Humaine, trop humaine cette religion, non ? Tout ce qui nous fait défaut est en Dieu et Dieu finira par nous le donner (on ne sait pas pourquoi il ne nous le donne pas tout de suite mais il doit avoir ses raisons...). Cet argument qui touche surtout le dieu des monothéismes me paraît particulièrement fort.

Je dis "surtout le dieu des monothéismes" mais cette réserve est sans doute inutile. CS ne s’embarrasse pas avec les polythéismes ou l’animisme, pas plus qu’avec les mystiques (orientales ou autres) pour une raison bien simple : l’athéisme n’est pas concerné par ces pensées qui relèvent ou du mythe ou de la sagesse. De même que l’athéisme ne s’oppose pas à la croyance en un être informe :

« Je ne suis pas athée, m’explique un ami : je crois qu’il y a quelque chose, une énergie... » Pardi ! Moi aussi je crois qu’il y a quelque chose, une énergie. [3].

Eh oui ! la Terre tourne, le soleil chauffe, l’oiseau pépie. Il y a bien quelque chose, il y a bien de l’énergie. Mais croire en Dieu n’est pas constater le monde, c’est dire : il y a une volonté créatrice à l’origine de tout ça. Dieu, c’est Quelqu’un ! Pour l’athée, l’énergie n’est pas une personne.

Toutefois, Bien qu’athée, André comte-Sponville a connu des "expériences". Ces expériences occupent une place importante dans la troisième partie du livre, laquelle traite de la spiritualité pour les athées. CS tient le nihilisme pour plus dangereux que les religions puisque celui-ci ne peut fonder aucune morale. L’athéisme ne doit donc pas verser dans le nihilisme et pour ce faire, CS veut donner du grain à moudre à l’esprit. Cette nourriture à esprit pour athée, ce sera le "mystère". Ce mystère, ce sont ces choses qui existent (il y a bien quelque chose plutôt que rien) sans autre raison qu’elles mêmes ; elles existent pour exister, point. Et CS de reprendre l’exemple de la rose d’Angelus Silesius qui me paraît fort discutable :

« La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, n’a pas souci d’elle même, ne désire être vue [4].

Je ne dis pas que les fleurs ont une conscience, néanmoins les fleurs ne sont pas colorées ou odorantes sans raison. Elles le sont pour attirer les insectes. Plus la fleur est attirante plus elle se reproduira. Certes, cela ne fait qu’approfondir le mystère (non seulement la fleur existe mais en plus elle a une stratégie). Et ce mystère profond, quelquefois, rarement quand même, il se lève ; ce sont les fameuses "expériences"... La première fois, ce fut à vingt-cinq ans pour CS :

Nous marchions. [...] Je regardais. J’écoutais. [...] Quelques craquements de branches, quelques cris d’animaux, le bruit sourd de nos pas [...] et soudain... Quoi ? Rien : Tout ! Pas de discours. Pas de sens. Pas d’interrogations. Just une surprise. Juste une évidence. Juste un bonheur infini. [...] Fini ? Infini ? La question ne se posait pas. Il n’y avait plus de questions. Comment y aurait-il des réponses ? Il n’y avait que l’évidence [5].

Tout à fait André, et je suis sûr que lors de ces "expériences" tu avais du mal à décrocher le sourire un peu niais qui se figeait sur ton visage et que tu aurais juré que tes mâchoires étaient soudées. Je crois que tes amis t’ont quelque peu trompé André : les petits bonbons colorés et extra-plats qu’ils te donnaient, aujourd’hui on appelle ça des "taz", on en trouve beaucoup dans les endroits où on écoute de la musique dite "techno" ; essaie, tu pourras répéter tes "expériences" a l’envi, mais n’abuse pas quand même, tu risquerais d’avoir du mal à écrire.

Désolé. Enfin cette troisième partie m’a semblé plus comique que faible. Après tout, je conçois qu’un philosophe puisse avoir envie de témoigner de ce genre d’appréhensions physiques du mystère. Je ne doute pas que la conscience du mystère, quelle soit médiate (via la raison) ou immédiate (ecstasy !) donne de l’esprit à l’athée. Elle en donne également à l’agnostique que je reste, malgré ce beau livre simple et lumineux. Contrairement à bien des philosophes, Comte-Sponville ne se complaît pas dans l’obscurité sous prétexte d’utiliser le jargon propre à son domaine, et il a de plus le sens de la formule - on lui doit le fameux "philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée". Je retiendrai celle-ci dans L’esprit de l’athéisme, même si c’est idiot de conclure sur une phrase qui n’a que peu de rapport avec le propos du livre :

... C’est en transmettant le passé aux enfants qu’on leur permet d’inventer l’avenir ; c’est en étant culturellement conservateur qu’on peut être politiquement progressiste [6].


L’esprit de l’athéisme : Introduction à une spiritualité sans Dieu
/André Comte-Sponville. - Albin Michel

[1p.81

[2p.135

[3p.96

[4p.96

[5pp 167-168

[6p. 39