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Les gazouillis en cours
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Anne Trukenski

plinous, le lundi 20 juin 2005.

Il ne me reste que très peu d’éléments. Elle s’appelle Anne, elle était blonde châtain, quelque chose clochait avec sa bouche, elle portait un nom polonais - un truc en ski, elle partageait, il y a dix-sept ans, un appartement avec sa cousine Dominique dans un immeuble de la rue Boufflers, à Nancy.

On s’est rencontrés chez un étudiant en fac de sciences qui devait organiser un genre de soirée dans son HLM, avec alcools, joints, Noir Désir ou de la musique de merde. Le pauvre gars était vosgien en plus, ça je m’en souviens, Porno qui m’avait traîné là faisait un blocage : "vô-gien, t’es un vô-gien..." (peut-être une heure). Je sais aussi que j’étais déjà mûr avant d’arriver et que je devais être un peu rigolo puisque je me souviens de visages affables.

Et puis ce fut... Enfin je l’ai vue. Un peu fac de droit comme ça, un tout petit poil serrée dans son tailleur, souriante. La grosse grosse envie, tout de suite. A ce stade de la teuf, je devais me sentir plus fort qu’un poilu avant de sortir du trou, sauf que moi je voulais furieusement y entrer ; j’y suis donc allé, probablement à la hussarde, pour me ramasser une bonne claque dans la gueule. Quelques rires dans l’assemblée. Je crois que Porno, écarlate et littéralement plié en deux, va en crever.

Plus tard, Anne me fait une pipe sur le pallier. Je ne suis pas très à l’aise car je sais que l’hygiène du jour est juste, vraiment juste, mais j’ai été pris par surprise. Enfin j’abrège, je rentre et je demande à Laurent qui était sûrement là depuis le début de me prêter les clés de sa voiture et de son appart. Je dois insister, non pas parce que je suis blindé comme un char et que je sollicite sa voiture - rouler bourré, c’était un tube marrant à l’époque - mais plutôt parce que "et XXX, tu y as pensé ? Tu vas pas regretter ?"

On est chez Laurent. Je vire les BD et les bouquins qui sont sur le lit, j’espère qu’il n’y a pas trop de taches sur les draps, j’attire Anne ; au moins, c’est sûr, je ne vais pas me dégonfler ce soir ! Bon, les préliminaires sont assez froids mais je ne peux pas faire autrement que d’aller de l’avant, je n’en peux plus ! Voilà j’y vais, mais alors Anne me dit un truc du genre :
- Et le SIDA ?
- Quoi ? Oh non t’inquiète, je suis avec une fille depuis trois mois et c’est la première fois que etc.

Go ! Mais voilà que Anne se met à pleurer. Le gros froid, bien sûr, mais pas la débandade. Enfin je me retire quand même pour discuter. Anne me parle d’un type qu’elle aime encore, un canadien... Qu’est-ce que c’est loin le Canada ! D’ailleurs Anne m’attire déjà vers elle, et ce coup-là, les choses iront à terme. Enfin pour moi, car il est clair que la plaisir ne fut pas partagé cette nuit-là, malgré mes louables efforts qui font sourire la belle étudiante à la chair molle et blanche.

Il faut retourner chez le vosgien, Laurent attend ses clefs. On fait une étape par la boulangerie de la rue des quatre églises mais il faut négocier pour se faire ouvrir la petite porte, "le week-end ça va, en semaine les voisins gueulent" ; en plus on prend tous les croissants. On est bien heureux ; on doit sentir le sexe chaud, les apprentis se marrent.

L’appart, c’est zombiland astheure. Laurent fait partie des cadavres, ah non, il bouge encore. Porno est parti en boucle sur La Souris Déglinguée et doit probablement empêcher les scientifiques d’écouter leur musique de hippies. On file à la cuisine. Là, un black roule un gros machin sur une table de camping, un type prépare du café, parfait. Il est question du SIDA - décidément ! Le black raconte des trucs déments sur l’évolution de la maladie dans son pays, parle de catastrophe mondiale, déballe des capotes. Anne se lève brusquement et quitte la pièce.

Je la retrouve dans la rue, il fait bon, c’est presque l’été, l’aube hésite encore.
- Qu’est-ce qu’y a ?
- J’ai peur d’avoir fait une connerie.
- Mais non, je te dis, franchement, t’as pas à flipper.
- Non mais c’est moi, le mec dont je t’ai parlé il était toxico.
Les clignotants ont commencé à s’allumer. J’écoute les explications chevrotantes en m’enfonçant dans le sol, il est question d’analyses en cours, de sans doute pas de problème, de j’ai essayé de te le dire, de... plus rien. Quand je sors de mon hébétude, je suis indigné et j’ai envie de la secouer à mort cette salope. Mais en même temps je suis trop con et puis je vais quand même pas avoir le SIDA, faut pas déconner. On a marché jusque chez elle, silencieusement. Salut.

Je suis le premier client du centre de transfusion sanguine. Je suis Dracula, et je ne sens pas très bon sous les bras, je m’en rends compte quand l’infirmière passe l’élastique au-dessus de mon coude.
- Ça se passe comment après ?
- Comme c’est la première fois, on va vous préparer une carte de donneur qui vous sera envoyée chez vous, et puis vous pourrez manger quelque chose avant de partir.
- Il y a des analyses qui sont faites ?
- Oui, hépatites, V.I.H...
- Quand est-ce que j’aurai les résultats ?
- Vous ne serez averti que s’il y a un problème, nous ne sommes pas un centre d’analyses.
Ensuite j’ai un café dans la main, la fille revient me voir et me conseille d’aller voir mon médecin si j’ai un doute. Elle est gentille.

Alors ce sont des temps d’angoisse intermittente et de mensonges. "Dis, ma puce, il m’arrive un problème, j’ai eu mal au zgueg cette semaine, je suis allé voir le médecin qui m’a dit que j’avais un truc pas grave mais qu’il fallait quand même qu’on utilise des capotes pendant quelques semaines..." La prise en considération de cette chose aussi, le SIDA, ce phénomène qui s’installait subrepticement dans l’actualité depuis des mois sans toutefois faire encore partie des meubles comme les conflits du moyen orient ou les rumeurs de faillite boursière.

Un mois plus tard, je n’y pense déja plus. Je n’ai pas eu besoin de faire d’analyse, Anne m’a appelé dans la semaine qui a suivi la connerie, ses résultats étaient nickel. Je sais qu’elle sort avec Laurent depuis peu, du reste je l’air revu une fois chez lui, encore une soirée à thème, "gin et Ramones" peut-être, très peu d’images.

C’est un soir de semaine, je reviens de faire un jogging à la Pépinière, je suis dans mon petit studio de la Grande Rue, tout près du parvis de Saint-Evre. On sonne. Anne. Je suis pas très sympa, mais sans affectation, naturellement.
- Merde, me dit Anne, on pourrait peut-être se parler quand même ?
- Fff... Tout est un peu dit non ?
- Je peux entrer deux minutes ?

Je crois que si Anne m’avait proposé d’aller boire un verre, ce à quoi je m’attendais, je l’aurais éconduite, sans problème, altier ; cette idée de rentrer chez moi, l’effet de surprise, je sais pas, toujours est-il que j’ai ouvert la porte, qu’on s’est embrassés dans le corridor, déshabillés dans la cuisine, et qu’on a baisé comme des bêtes sur ce pieu de deux mètres sur deux qui bouffait tout l’espace de la piaule. "Baiser comme des bêtes", formule toute faite, peut-être, mais j’ai conservé les clichés dans ma tête depuis toutes ces années : c’est bien l’idée.

Entre deux séances, on a parlé bien sûr, mangé, fait pipi, caca peut-être, dormi. Mais baisé, surtout, beaucoup ; nos corps avaient des choses à se raconter, enfin nous avec nos corps, fallait qu’on se vide, que nos caboches éjaculent comme le reste. Ouais, d’accord, ça c’est de l’écriture après coup, sur le moment il n’y avait qu’un grand désir, fou. On s’est levés dans l’aprèm, Anne m’a aidé à déblayer Verdun et puis, après un court passage dans la salle de bain qui a suffit pour recréer la jeune fille très correcte - siences-éco ? - on s’est embrassés dans ce petit couloir sombre, humide, sinistre, comme sur un quai.

Et c’est Porno qui m’a ramené à elle, le soir même. j’étais passé le voir - tout à fait le gars indiqué pour les coups de blues le Porno - mais voilà, il sortait, il allait chez Anne et Dominique, enfin surtout chez Dominique pour ce qui le concernait. Et bien sûr je n’avais qu’à venir, comme ça, Anne ne tiendrait pas la chandelle toute seule... Soit. Je me souviens d’une espèce de boy-scout qui était là quand on a débarqué avec nos sacs Attac pleins de bouteilles, il avait l’air transi d’amour pour Dominique, un bel empoté ; Porno a été cool finalement, il lui a bien laissé une heure avant de déballer sa teub et de balancer un truc du genre "suce-moi ou tire-toi". Courageux d’ailleurs le mec, car tout épris qu’il fût, c’est sans demander son reste qu’il a abandonné sa belle amie aux mains de rockeurs déjantés.

Bon, Porno a pigé le truc assez vite pour Anne et moi, ça lui tordait un peu la gueule, emmerdé pour Laurent. Mais il n’y avait rien à faire évidemment, on était deux couples, on était bien, on allait siroter encore un peu d’alcool avant d’aller faire l’amour, chacun avec sa chacune, dans les deux chambres de l’appart. On aviserait demain. Il y a toujours un truc qui cloche de toute façon, dans tout, tout le temps.

Cette seconde nuit, ou matinée, fut beaucoup moins sauvage. Plus cruelle rétrospectivement, car tendre, amoureuse. Et ce fut bien la dernière. Fast Forward, tant le reste est abject. Anne essaie de me revoir, une ou deux fois, je la jette, il faut qu’elle comprenne que je suis avec quelqu’un ! Quelqu’un qu’elle rencontrera du reste, plusieurs fois, plus tard, sans laisser rien paraître. Laurent a su aussi, su qu’elle était venue me voir un soir, pour parler... J’ai menti, raconté qu’elle avait dormi chez moi, point, parce qu’elle n’avait pas de voiture... Je m’en suis tiré avec un regard noir et quelque chose comme "j’aime pas la duplicité"... FF, FF, FF.

J’ai fait le bon choix malgré tout. Dix-sept ans me l’ont prouvé. Simplement, Anne, cette fille que j’ai larguée comme du lest dans la panique d’un décollage devenu urgent pour cause d’orage, Anne dont il ne me reste rien, même pas le nom, je voudrais lui dire, je voudrais lui dire je ne sais pas quoi mais le lui dire à elle. Pouvez m’aider ?