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Le random tour
  1. sonnet 069
  2. Malheureux les aveugles
  3. Secrets dans la famille H.
  4. sonnet 145
  5. sonnet 264
  6. Les marchands
  7. Hollande is not so dull
  8. sonnet 316
  9. La lettre aux éditeurs
  10. sonnet 076




Les gazouillis en cours
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Tintin en Tchétchénie

plinous, le dimanche 9 septembre 2012.

Commençons par admettre que le titre est très con, mais le pavé m’a épuisé, je n’ai que cette sotte allitération à proposer. Le sujet : Démon, de Thierry Hesse. Un roman qui a beaucoup plu aux journalistes et m’a au final copieusement ennuyé. Il m’a ennuyé mais c’est mal. J’explique : si le dernier Djian vous ennuie, OK, les gens ne sont pas d’accord mais on dira "goûts et couleurs", et voilà. Avec Démon, ça risque d’être plus difficile, on va vous regarder un petit peu de travers, mi-consternation, mi-contrariété (soupçon d’indifférence affectée). Car dans Démon il y a de la terreur russe en Tchétchénie, de la machette en Afrique, de l’holocauste, encore de la terreur russe, du 9/11 et des inondations (sic). Une grosse somme de tragédies humaines donc. Chacune bien expliquée, genre dossier spécial du Monde. Si vous voulez on dira que c’est un roman documenté. Mais enfin, où est le roman ?

C’est vrai, il y a des personnages. Deux personnages, un grand reporter qui prend la narration en charge (noter l’idée : offrir un miroir aux journalistes), et son père. Les autres sont des esquisses, dont certaines auraient certainement mérité qu’on leur donne des couleurs comme la femme renarde ou Marie, qui au final n’est plus qu’une "fille" [1] que le narrateur a aimée, comme si on aimait encore des "filles" passé trente ans - ou alors des putes mais ce n’est pas le cas ici. Enfin bref, il y a un reporter narrateur qui a vu plein de choses de par le monde mais surtout des horreurs, son père qui a vécu des horreurs, et des figurants sans visage dont on est sûr quand même qu’ils ont également eu leur lot.

Pour l’action, si, il y en a. Le narrateur se fait canarder la jambe. Du coup il est hospitalisé et il a du temps pour raconter son père et les horreurs. Et puis ensuite c’est l’action du monde, celui d’aujourd’hui et celui du XXe. Et ce monde-là, qui n’a pas vu son histoire s’arrêter malgré les prophéties de Fukuyama, et bien il bouge dans tous les sens et ça s’échauffe même, quoique en matière de calamités le XXIe aura du mal à égaler le XXè, sauf si la nature lui donne un coup de main, mais on s’égare. L’action, dans Démon, c’est la marche récente du monde, comme en témoignerait un historien ou un journaliste. Ça tombe bien puisque le personnage principal est un grand reporter ? Oui mais non. Car ce personnage vit dans un roman, son rôle ne peut pas se limiter à nous faire lire le journal, comprenez ?

Prenez Purge par exemple, de Sofi Oksanen, même si comparaison n’est pas raison je suis d’accord mais c’est pour me faire comprendre : Purge, c’est pas rigolo rigolo non plus, la toile de fond est effrayante et l’histoire récente est encore de la partie ; sans pour autant bouffer les personnages ! Ce n’est pas que j’aie un besoin maladif de récits, je suis grand maintenant. Mais si on me propose un roman, disons un roman historique même si le terme pourrait être discuté, c’est bien pour me donner à lire une vision personnelle des événement historiques, à me faire sentir, par le biais de personnages de chair et d’encre, une atmosphère, à me faire vivre subjectivement les événements, toutes choses auxquelles ne se risquerait pas l’historien. Si l’incarnation demeure ectoplasmique... essaie encore, non ? Dans la vidéo ci-dessous, Hesse dit avoir été inspiré par les grands romans russes, de Tolstoï, de Dostoïevski... Guerre et Paix, il vous en reste quoi ? Uniquement Napoléon et les batailles ? Ou bien surtout les Rostov, Pierre et le prince André ?

Je sais, je suis méchant, mais comme je l’ai déjà dit plein de fois, personne ne me lit et devant la déferlante de la critique unanime, un micron de poil à gratter n’est pas sensible. Étonnant tout de même cette unanimité de la critique. Le roman du siècle à en croire les phrases extraites du Monde, de Télérama et du Figaro sur l’étiquette collée sur la couverture du bouquin (très mauvaise idée les éditeurs, abandonner). Certes, les critiques littéraires sont avant tout des journalistes, mais tout de même...

J’ai relu mon article et l’ai trouvé convenu, un peu vague même, littéraire. [2]

Hé, les critiques, elle ne vous a pas titillé cette phrase du narrateur ? C’est vrai qu’elle n’est que presque fidèle, en tant que réflexion de l’œuvre. Jusqu’à "même" on est d’accord : le roman est effectivement un long article, plutôt convenu et vague pour ce qui est des aspects romanesques. En revanche il n’est pas littéraire, je suis formel. Vous vous êtes fait séduire comme des Narcisse. Car vous êtes bien en Démon  :

Les inondations de la Somme en 2001 provoquèrent, on s’en souvient, une révolte des autochtones, persuadés que les autorités parisiennes avaient fait détourner la Seine pour que déborde leur petit cours d’eau provincial. [3]

Ce didactisme, ce parisianisme, cette suffisance... Ah si, c’est vous.

Démon / Thierry Hesse. Points.


Thierry Hesse, Démon (Mediapart) par Mediapart

[1p. 450

[2p. 310

[3p. 47