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Sigmunde Robert et le cas Gustave (ce bâtard trouvé)

plinous, le dimanche 18 novembre 2007.

Depuis Freud lui-même, l’étude des oeuvres d’art au moyen d’une grille (psych)analytique est un genre en soi, souvent intéressant. Le roman familial des névrosés (1908), en particulier, est à la base de nombreuses études littéraires, comme par exemple les excellentes Métamorphoses de Tintin de Jean-marie Apostolidès. En Haine du Roman [1]de Marthe Robert, propose une étude sur Flaubert fondée sur cette trame freudienne.

Schématiquement, le "roman familial" postule deux étapes successives du développement de l’enfant qui correspondent à deux blessures narcissiques. Au départ était le très jeune enfant, complètement dépendant de ses parents pour tout et qui considère donc ceux-ci comme des dieux. Au fil du temps cependant, l’enfant se rend compte que les pouvoirs de ces dieux ont leurs limites et cela est très décevant. Confronté à des géniteurs finalement médiocres, le jeune enfant s’invente des parents plus prestigieux auxquels il aurait été arraché ; c’est la situation classique des contes. Vient ensuite le temps où l’enfant en sait plus sur les "mystères de la vie" et où il comprend que s’il est a priori le fils de sa mère puisqu’il est sorti de son ventre, l’identité de son père est plus hypothétique. C’est à partir de ce moment que l’enfant se rêve en bâtard d’un ascendant illustre, subissant le joug d’un père qui n’est pas le sien, ce qui génère une frustration forte - renforcée chez le garçon par le complexe d’Oedipe - et qui induit des velléités de "conquête sociale" pour montrer de qui on tient vraiment.

Sans surprise donc, il y a pour Marthe Robert un Gustave Flaubert "enfant trouvé" et un Gustave Flaubert "enfant bâtard". Les choses étant toujours plus compliquées chez les stars que chez les gens du commun, Flaubert n’aurait pas été successivement l’un puis l’autre, mais toute sa vie l’un et l’autre, avec néanmoins une prédominance des caractéristiques de l’enfant trouvé. Plus fort, il serait possible de distinguer dans les oeuvres de Flaubert celles qui appartiennent au Gustave trouvé et celles écrites par le Bâtard :

On peut mettre en gros d’un côté (celui de l’enfant bâtard, ndr) les deux version de L’Éducation sentimentale, Madame Bovary, Un Coeur simple, et parce qu’il est significatif, un Don Juan dont nous n’avons malheureusement qu’un fragment ; de l’autre (celui de l’enfant trouvé, ndr) on peut ranger les trois versions de la Tentation, Salammbô, Hérodiade, Saint Julien l’Hospitalier et bien entendu Bouvard et Pécuchet, encore que là la folie encyclopédique remplace totalement le lyrisme. (P. 111).

Les oeuvres du Gustave trouvé lui appartiennent plus que les autres car ce sont celles dans lesquelles il se "lâche", celles qui lui donnent du plaisir, alors que les autres ont été enfantées dans la douleur, voire le dégoût. La thèse est séduisante. Mais elle paraît aussi, et c’est là une caractéristique de toute analyse procédant d’une grille de lecture, trop systématique. Que les romans dits réalistes de Flaubert, principalement Madame Bovary et L’Éducation sentimentale soient caractéristiques de productions d’un auteur sous l’emprise de pulsions de "révélation sociale" est pour le moins discutable. Comme en convient du reste Marthe Robert, Frédéric Moreau n’a rien d’un Rastignac, un personnage pris en revanche pour modèle par Deslauriers, l’ami de Frédéric, assez pitoyable en fait d’arriviste. À l’inverse, ranger Salammbô dans la catégorie des œuvres de la "démesure" ou du lyrisme, qui signalent une régression au stade de l’omnipotence rêvée, est également peu convaincant au regard notamment de la recherche d’une vérité historique nécessairement contraignante.

Davantage, les lectures à grilles ont leur travers dans lequel Marthe Robert ne manque pas de tomber, celui du déterminisme, psychanalytique en l’occurrence. Tout peut s’expliquer d’après les préceptes du bon docteur Freud.

On a peine à concilier le Flaubert que l’on voit dans ses lettres en perpétuel état de rébellion avec l’ami de la princesse Mathilde, qui se plie si facilement à l’étiquette du milieu impérial et qui se vante même d’être invité aux Tuileries. cependant les deux sont vrais, ils représentent dans l’ordre social la double lecture de l’épileptique, en qui, contrairement à ce qui se passe chez le névrosé, le Bâtard et l’Enfant trouvé coexistent sans conclure entre eux un quelconque arrangement. (P. 66 n.4).

Le patient est confondu par son épilepsie (maladie pulsionnelle donc...), l’affaire est pliée, toute autre thèse est vaine comme celle de Sartre dans L’Idiot de la famille qui est "réduite à rien" [2](cf. n1 p. 67). L’ineptie consiste à vouloir conclure disait Flaubert... [3] Et c’est vrai qu’il y a parfois dans cette Haine du roman, dont on peut se demander si elle ne serait pas plutôt celle du romancier, des jugements autorisés, par la psychanalyse, qui relèvent du dogmatisme des disciples du Maître [4].

Cela dit, il serait bien dommage, pour qui s’intéresse (ou est forcé de s’intéresser) à Flaubert de passer à côté de cette étude de Marthe Robert. Le propos est clair quoique savant et propose une thèse particulièrement persuasive. A Charge au lecteur de ne pas se laisser enfermé dans ses conclusions.

En Haine du roman /Marthe Robert. - Le Livre de poche ; biblio essai.

[1Publié deux ans avant Les Métamorphoses de Tintin de Jean-marie Apostolidès, rendons-lui cette justice.

[2Sartre qui veut, d’après Marthe Robert, que Gustave "truque" son existence pour devenir un enfant irréel.

[3Lettre à Bouilhet du 4 septembre 1850.

[4Pour des exemples extrêmes, cf. les acrobaties péremptoires de Françoise Dolto, mère de Carlos.