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  2. Nerval, commandeur du rêve
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  7. L’Egophoros
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  9. Je suis l’autre
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Maos, ces dingues

plinous, le dimanche 12 novembre 2006.

... Les calligraphies de Mao, reproduites à toutes les échelles, signent l’espace chinois d’un grand jeté lyrique, élégant, herbeux : art admirable présent partout.
Roland Barthes, Le Monde, 24/05/74

L’action révolutionnaire force le régime bourgeois à se radicaliser, à avouer sa vérité, à devenir ce monstre qui lui répugne à lui-même (sic) : il se fascise...
Serge July, Alain Geismar, Vers la guerre civile, 1969

C’est un peu triste à dire, mais le plus efficace dans Maos, roman de Morgan Sportès, ce sont ces citations en exergue de chaque chapitre. Leur force de déboulonnage est terrible. Une force qui manque à ce "roman" à thèse ; les guillemets s’imposent ici car cédant ironiquement à la furie déconstructiviste qui sévissait dans le monde littéraire des années 70, Sportès s’amuse à "abîmer" son livre, lequel raconte l’histoire d’un type qui écrit le livre que le lecteur tient dans les mains... Une bonne façon de se moquer des théories de la fin de l’auteur mais aussi d’agacer ce lecteur qui aimerait bien que cet auteur - puisque auteur il y a, positivement - se décide à assumer son texte et le genre de celui-ci : essai ? Roman historique ? Polar ? ... Quand on veut se payer un mouvement - les maoïstes et leurs compagnons de route - qu’on considère comme sectaire, dangereux, imbécile (manipulé) et surtout complètement chtarbé, on évite de verser dans le Da Vinci Code sous LSD.

Oui, parce que la thèse de ce roman, au début, ça commence bien : les maos auraient été manipulés par les américains qui voulaient à la fois affaiblir De Gaulle et le PCF. Simple et crédible. Jérôme, le personnage principal, bobo et ancien cadre supérieur de "Garde rouge", est affranchi par son ambassadeur de beau-père qui lui révèle longuement, dans le salon Murat de L’Elysée, les manœuvres de la CIA (p219-222). Mais ensuite, tout se complique ou du moins s’élargit. Ce n’est pas tant les États-Unis qui tirent les ficelles qu’une organisation secrète transnationale, style Spectre des James Bond, dont le but est de subordonner les états à l’avènement du dieu Marché. Et là, on se dit que Sportès triche un peu, beaucoup, en éclairant la fin des années 70 à la lumière de notre monde mondialisé. Personne, à l’époque, même chez les plus allumés du club de l’horloge, n’a su prédire l’explosion des blocs et l’avènement d’un "Overworld" (p. 326).

Mais pan ! le beau-père trop carré, trop de son temps ; un peu de fantaisie ! une balle dans la tête, à l’Elysée. Et pan aussi le père ce héros, un collabo finalement. Double meurtre de la figure paternelle (l’ordre), sans doute encore pour coller ironiquement au délire maoïste. Tout est ironique dans ce roman. Ce n’est pas une tare, Flaubert a construit des chefs-d’œuvre sur l’ironie - certains dialogues de Maos font d’ailleurs très Éducation sentimentale :


- Si vous voulez que je vous dise, moi, les ouvriers m’ont déçu ! lança Babeuf.
- C’est humain, répéta le philosophe chrétien-progressiste.
- Les Arabes aussi m’ont déçue ! ajouta Kolontaï. (P. 126).

Mais Flaubert n’avait pas de thèse. Sportès oui, en témoigne si on en doutait l’imposante bibliographie commentée qui suit son récit. Or l’exposé d’une idée s’accommode mal d’un traitement distancié, cela dénonce trop le gars qui voudrait y toucher sans en avoir l’air. Cette hésitation de l’auteur est fatale au bouquin, qu’on rangera dans la pile à refiler au bouquiniste, en précisant toutefois à ce dernier - un gauchiste - que le livre est très sympa.

Maos /Morgan Sportès. - Grasset

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