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Les confessions : Jean-Jacques se la raconte

Mais tout cela n’est qu’un roman
plinous, le mardi 9 septembre 2003.

Deuxième grande tentative dans la littérature française, après les Essais de Montaigne, d’auto-révélation d’un ego, Les Confessions accompagnent aussi l’essor d’un genre : le roman.

Avant d’oser le péremptoire, grandiose et définitif "Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur" du second préambule à ses Confessions, Jean-Jacques Rousseau avait brièvement posé la question d’éventuels prédécesseurs à son entreprise autobiographique dans le préambule au manuscrit de Neufchâtel [1], pour se débarrasser rapidement du problème : "Qu’est-ce que tout cela ? Des romans ingénieux". J.J. déniait ainsi tout rapport entre son oeuvre et ces "histoires, vies, portraits etc.", rabaissés au rang de "romans". Mais finalement, Les confessions sont-elles autre chose qu’une oeuvre romanesque ?

Montaigne, s’adressant au lecteur dans le préambule à ses Essais, lui disait : « Ce n’est pas raisonnable que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. » Ce ton modeste et ironique ne conviendrait guère à l’œuvre édifiante que nous propose Jean-Jacques. « Je veux tâcher que pour apprendre à s’apprécier, on puisse avoir du moins une pièce de comparaison..." [2]. L’idée, ce n’est pas moins que de présenter une « âme-étalon », une pièce de référence, d’après laquelle les hommes pourront mieux se juger. On le voit, Rousseau avait une haute opinion de son travail, il ne voulait pas faire "une chose qui occupât les fainéants" comme est un roman pour Furetière.

Connaître son âme, pour Jean-Jacques, cela ne pose aucun problème, cette connaissance est immédiate, « [il] sent son cœur ». Il reste pourtant perplexe devant certains de ses actes. Au livre IV, il s’exclame : « J’ai déjà noté des moments de délire où je n’étais plus moi-même […] » Il les note, mais il n’en tire pas la conclusion qu’il existe des zones d’ombre dans son esprit, Rousseau n’a pas le pressentiment de notre moderne inconscient. Son cœur sera encore pour lui dans le deuxième dialogue « transparent comme le cristal ». Toutefois, si Jean-Jacques n’éprouve pas de difficultés à se connaître, il ne parvient pas à faire immédiatement partager aux autres cette connaissance. En quelque sorte, sa transparence n’est pas lumineuse. Puisqu’il en est ainsi, puisqu’il ne peut pas d’un signe, d’un mot, se faire intimement reconnaître, il va développer le récit des événements de sa vie, les exposer à tous pour que chacun, à l’instar de lui-même puisse contempler son âme à nu. « Rendre [son] âme transparente au lecteur » (livre IV), tel est le but de son entreprise.

Jean-Jacques a constaté que les autres ne percevaient pas instinctivement la nature de son âme, il se propose donc de la leur montrer au moyen d’un autoportrait. Ce que n’avait pas prévu Jean-Jacques, c’est qu’au fil de la rédaction il se laisserait prendre au charme de la résurrection de ce personnage, qui n’est autre que lui-même, et que, grand amateur de romans dans sa jeunesse et romancier lui-même, il bâtirait son récit sur le modèle du roman. La première partie des Confessions, après une première page bien doctrinale glisse petit à petit ; s’attendrissant sur ses souvenirs, Rousseau va nous conter « les mille et une anecdotes de Jean-Jacques ».

Le Littré donne une définition concise du roman : « Histoire feinte, écrite en prose où l’auteur cherche à exciter l’intérêt par la peinture des passions, des mœurs, ou par la singularité des aventures. » Il est bien certain que l’auteur des Confessions cherche à exciter un intérêt pour une œuvre qu’il considère utile à l’humanité. Use-t-il de la peinture des passions à cette fin ? De toute évidence. L’histoire de « petit et maman » qui se développe du début du livre II à la fin du livre VI n’est pas autre chose qu’un roman sentimental. Jean-Jacques lui-même ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec son roman d’amour, La Nouvelle Héloïse : « je vis pourtant mon petit paquet dans la chambre qui m’était destinée, à peu près comme Saint-Preux vit remiser sa chaise chez Mme de Wolmar ».

Rousseau dresse-t-il une peinture des mœurs ? Certainement. A travers toutes les anecdotes plus ou moins sordides ou plus ou moins drôles que sont les épisodes des fessées, du maire à Turin, de l’exhibition ou de l’abbé pervers à Lyon, à travers son éducation, ses fonctions de domestique (voir par exemple le renvoi de Marion par M. de la Roque), sa narration plus tard de l’emprisonnement de Diderot, enfin à travers toute son œuvre transparaît une société avec ses habitudes et les relations diverses des individus entre eux.

Reste enfin la singularité des aventures. Les Confessions, du moins dans leur première partie, tiennent à l’évidence de deux types de roman : le roman d’apprentissage et le roman picaresque. De ce dernier, on retrouve entre autres les archétypes de faux moines et de faux ermites dans Les Confessions ; ce sont l’abbé homosexuel à Lyon et l’archimandrite de Jérusalem. Tout comme Gil Blas, Jean-Jacques change d’identité pour devenir Vaussore de Villeneuve ou M. Dudding, et il a comme le héros de Lesage « traversé tous les états » . Il faut préciser que c’est le livre IV qui a la couleur la plus picaresque, et que c’est justement à l’époque des aventures narrées dans ce livre que J.J. découvre l’œuvre de Lesage, grâce à Mme du Châtelet, alors qu’il attend Mme de Warens à Lyon. Le genre du roman d’éducation, quant à lui, prend son essor au XVIIIè siècle et Rousseau en est un des grands initiateurs ; on peut voir en Julien Sorel se présentant chez Mme de Rênal pour devenir le précepteur de ses enfants un avatar de Jean-Jacques.

A première vue, il existe une différence essentielle entre autobiographie et roman. Dans celui-ci le héros est la création d’un auteur, dans celle-là il est l’auteur. Mais de quoi dispose réellement l’autobiographe pour reconstituer sa vie ? Faute de posséder le film ininterrompu de son existence, il va devoir réordonnancer un fatras de souvenirs épars, de faits, de sensations, de paroles... Dans la quatrième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau nous confie : « J’écrivais mes Confessions déjà vieux […], je les écrivais de mémoire, cette mémoire me manquait souvent ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaits et j’en remplissais les lacunes par les détails que j’imaginais […] je disais les choses que j’avais oubliées comme il me semblaient qu’elles avaient dû être, comme elles avaient été peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelais qu’elles avaient été ».

Le fait est que Rousseau en écrivant sa vie rencontre un autre Rousseau. Le détachement par l’ironie est caractéristique des six premiers livres qui sont principalement constitués d’une suite d’anecdotes. Rousseau s’amuse de Jean-Jacques comme plus tard il le jugera. Ce dédoublement rapproche l’autobiographe du romancier. Alors que ce dernier, narrant les aventures de personnages, finit toujours par se rendre compte que ces personnages ont absorbé des éléments de sa propre personnalité, l’autobiographe, qui était assuré de son unité et de sa cohérence au début de son entreprise, peut se surprendre lui-même en s’observant. Il n’y a pas de Fabrice sans gènes stendhaliens, il n’y a pas non plus d’autobiographe si présent à lui-même qu’il puisse se décrire sans être quelque peu déconcerté.

Il y a une grande différence de ton entre la première partie des Confessions et la seconde. A partir de 1769-1770, Rousseau craint le châtiment dont le menacent les hommes du « complot ». Tout à son complexe obsidional, il verse dans l’apologie, apologie dont la manie ne le quittera plus, puisque après Les Confessions dans lesquelles il était pourtant censé avoir tout dit, il composera les Dialogues puis les Rêveries. Rousseau est-il sorti du roman pour plaider ? Pas sûr. Saint-Preux écrivait dans La nouvelle Héloïse (partie II Lettre XXI) : « Les romans sont peut-être la dernière instruction qu’il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que tout lui soit inutile. » Rousseau, romancier du je, romancier de l’âme, romancier avant tout, a peut-être inauguré un nouveau type de roman à la fin de sa vie : le roman apologétique.

[2préambule du manuscrit de Neufchâtel