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La Constance du Jardinier

Reste encore la fiction pour sauver la réalité
plinous, le dimanche 25 janvier 2004.

La constance du Jardinier de John Le Carré connaît le sort injuste des oeuvres qui transcendent la littérature pour influer sur la marche du monde : personne n’étudie ses qualités littéraires. Et bien je vais faire comme personne.

Oui, c’est bête, il y a certainement beaucoup à dire sur la forme de ce roman parfaitement construit, à la temporalité originale, jouant constamment sur les effets de miroirs etc. D’autres s’en chargeront. L’urgence, celle qu’on ressent - nous les contemporains de Le Carré - quand on ferme le livre, c’est de parler de la réalité que dépeint cette fiction. Car encore aujourd’hui, dans notre monde over informé, Rien ne vaut un bon roman pour apprendre des choses.

Je vous épargnerai donc ici les prétentions du critique pour ne donner que quelques extraits du livre, en anglais [1] et en français, en commençant par la fin.

Author’s note

John le Carré, dans cette pièce rajoutée à la fin du roman, nous donne, par obligation, les précisions d’usage : aucune firme n’est visée, il n’a jamais mis les pieds à l’ambasse de Grande-Bretagne à Nairobi, il n’existe aucun médicament du nom de Dypraxa etc. Cela dit, il nous assure que son roman n’est pas en deça de la réalité...

In this dog days when lawyers rule the universe, I have to persist with these disclaimers, which happen to be perfectly true. But I can tell you this. As my journey through the pharmaceutical jungle progressed, I came to realise that, by comparison with the reality, my story was as tame as a holiday postcard.

Dans ces temps difficiles où les juristes dominent le monde, je suis encore contraint de préciser qu’aucune personne morale ou physique n’est visée, et c’est tout a fait vrai ici. Mais je peux vous dire ceci : alors que je m’aventurais dans la jungle de l’industrie pharmaceutique, je me suis rendu compte que par comparaison avec la réalité, mon histoire n’était qu’une gentille carte postale de vacances.

La gentille carte postale comprend quand même plusieurs morts violentes, pour la seule trame romanesque, et des milliers (dizaines de milliers, centaines, millions...) pour l’arrière plan africain.

Chapter 22

Chapitre clé, les masques tombent, en particulier celui du sympathique Woodrow, premier conseiller au haut commissariat britannique de Nairobi...

"I mean, Christ, justin. Drugs have to be tried on somebody, haven’t they ? I mean, who do you choose, for Christ’s sake ? Harvard Business School ?"

"Bon Dieu, Justin ! Il faut bien essayer les médicaments sur quelqu’un. On va choisir qui nom de Dieu ? Les élèves de la Harvard Business School ?"

"I mean, Jesus. Foreign Office isn’t in the business of passing judgement on the safety of non-indigenous drugs, is it ? Supposed to be greasing the wheels of British industry, not going round telling everybody that a British company in Africa is poisoning its customers [...] We’re not killing people who wouldn’t otherwise die."

"Enfin, bon Dieu, il n’entre pas dans les missions du Foreign Office de porter des jugements sur la qualité des médicaments. On est supposés aider l’industrie britannique et non pas aller raconter partout qu’une firme britannique empoisonne ses clients [...] On ne tue que des gens qui seraient morts de toute façon."

Chapter 23

Après la mise à nu de Woodrow, ce sont les décors du grand théâtre que nous découvrons. Dans le rôle du guide, Markus Lorbeer, un schizophrène à la Bush, ne jurant que par la Bible et le bien tout en envoyant les justes à la mort pour la plus grande gloire du dieu Profit.

"Africa has eighty percent of the world’s Aids sufferers, Peter. That’s a conservative estimate. Three-quarters of them receive no medication. For this we must thank the phamaceutical companies and their servants, the US State Department, who threaten with sanctions any country that dares produce its own cheap version of American-patented medicines. Ok ?"

80% des malades du Sida dans le monde vivent en Afrique, Peter. C’est une estimation sobre. Les trois quarts de ces malades ne reçoivent aucun traitement. Ceci grâce aux industries pharmaceutiques et à leurs serviteurs, les gens du Département d’Etat américain, qui menacent de sanctions tous les pays qui oseraient produire leur version bon marché des médicaments brevetés aux Etats-Unis.

[...]

don’t talk to me about the research and developpement costs. the pharmaceutical boys wrote them off ten years ago and a lot of their money comes from governements in the first place, so they are talking crap.

"Ne me parle pas des coûts de recherche et développement. Les groupes pharmaceutiques les ont épongés depuis dix ans et une bonne part de l’investissement initial venait des gouvernements, alors ils racontent des conneries."

[...]

This generous and philantropic pharma in New Jersey made a donation of its product to the poor starving nations of the world. Ok ? ... Why does the pharma donate this drug ? Because they have produced a better one. The old one is superfluous to stock. So they give Africa the old one with six months of life left in it, and they get a few million dollars’ tax break for their generosity.

Ce groupe pharmaceutique du New Jersey, généreux et philanthrope, a fait une donation d’un de ses produits aux pauvres nations affamées du monde. Pourquoi ce groupe a-t-il donné son médicament ? Parce qu’ils en ont produit un meilleur. Inutile de stocker l’ancien. Autant le donner à l’Afrique, avec les six mois de validité qu’il lui reste, et toucher quelques millions d’exonération de charges pour cet acte de générosité.

Ça c’est du bon cynisme pas vu à la télé, n’est-ce pas ? La force de Le Carré, c’est d’encapsuler l’expression de ce cynisme dans un récit sans en atténuer la force. On est loin du film hollywoodien à complot, Julia Roberts ne démasque pas les entrepreneurs marrons, Tessa meurt au début, Justin à la fin. Reste l’Afrique, les labos, les États, et nous !

Le film de Fernando Meirelles est à l’image du roman. Sa contribution à l’art cinématographique sera sans doute modeste mais le propos est fort. Si la charge contre les labos semble atténuée par rapport au roman, le réalisateur ayant un peu de mal à se détacher du personnage de Quayle, le décor africain, traité sans filtre, vaut à lui seul toutes les dénonciations.

[1moins pour faire le cake que pour donner plus d’audience à ces extraits. La traduction est de moi, il convient donc d’être prudent.