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À lire avant de se soigner

plinous, le mardi 10 octobre 2006.

La philosophie de Bernard Stiegler est jargonnante. Moins que celle d’un Derrida certainement, mais tout de même ; pour profiter au mieux de la pensée stieglerienne, il faut opter pour le package : les idées + le lexique idoine. Problème, ce lexique se construit au fil des oeuvres et n’est pas récapitulé dans chaque nouveau volume. Si donc vous attaquez comme moi sur le tard, attendez-vous à quelques paragraphes qui vous feront l’effet d’un exposé sur la nomenclature des quarks en mandarin (par exemple).

Ceci dit, l’épreuve vaut le coup. Quand Stiegler se souvient qu’il a aussi des lecteurs idiots, il peut en venir au fait dans une langue accessible et terriblement efficace :

Compte tenu de sa vulnérabilité intrinsèque, qui ne fera que croitre avec sa complexité, le développement d’un système technologique qui se fait manifestement contre la société ou contre une partie de la société devient structurellement irrationnel. (P.33.)

Là, on commence à cerner ce que veut dire le titre du bouquin : Les sociétés incontrôlables d’individus désaffectés, en même temps qu’on saisit le caractère très affecté de son auteur, qui poursuit le louable but de nous avertir des calamités que nous prépare la mondialisation libéralo-télécratique.

Vous me direz qu’on n’a pas besoin de ça, que les avertissements sont déjà tombés, notamment en France : crises des banlieues, sarkozysme, télé Arthur... Certes, mais Stiegler a le don de montrer les relations désastreuses et entropiques qui lient toutes ces plaies, et qui commencent à faire de nous tous de beaux esquintés.

Face aux effets aberrants et de plus en plus souvent monstrueux du désespoir, la tentation est de répondre par des politiques répressives qui ont d’autant moins d’avenir qu’elles ne peuvent qu’augmenter le désespoir, et qui finiront par le communiquer au plus grand nombre - tout en donnant à court terme l’illusion d’être efficaces, parce qu’elles viennent à la rencontre des tendances régressives de l’opinion publique, qu’elles renforcent en généralisant les comportements grégaires et la bêtise. (P.94)

Les pages dans lesquelles Stiegler démontre que la télé tente de substituer ses pubs au surmoi parental [1] sont parmi les plus fortes du livre. Dans le discours intellectuel, la télé est généralement considérée, sinon comme un épiphénomène, du moins comme un simple témoin, une chose un peu bête mais passive, un miroir ; on peut mesurer l’état de notre société en regardant la télévision, mais celle-ci ne jouerait aucun rôle dans l’évolution de celle-là. Stiegler se démarque de ce discours et rend à M6 ce qui appartient à TF1.

Les terrorismes et les politiques de répression qu’ils induisent sont ensemble issus de la régression sociale en quoi consiste l’avilissement généralisé des consciences ("la baisse de la valeur esprit"), traitées comme des marchandises monnayables et calculables, comme "temps de cerveau disponible"... (P.98)

Violence télévisuelle et répression spectaculaire... comme une descente de police aux Mureaux ? Ah oui, tiens ; il semblerait qu’on soit en plein Stiegler en ce moment. Mais alors il conviendrait de faire attention, car d’après notre philosophe, au bout du compte, tout ce cirque va nous la couper ; le désir est en effet selon lui la première victime de la double agression médiatique et policière. Moins de désir, moins d’amour, plus de palliatifs (consommation, drogues...), plus de violence ; spirale.

Notre époque ne s’aime pas. Et un monde qui ne s’aime pas est un monde qui ne croit pas au monde. On ne peut croire qu’en ce que l’on aime [...] Le monde de l’hypermarché qui est la réalité effective de l’époque hyperindustrielle, est, en tant qu’ensemble de machines à calculer et de caisses à code-barres, où aimer doit devenir un synonyme d’acheter, un monde où l’on n’aime pas. (P. 120.)

C’est pas grave, on ira se faire soigner. N’écoutez pas ce qu’on vous dit les lycéens, faites psycho, cette branche a de l’avenir. À moins que la médecine ne s’en mêle, et qu’on décide de traiter les vieux comme les jeunes, à la Ritaline ; nous sommes tous des psychopathes, c’est bien connu. Pour Stiegler, qui dénonce les conclusions d’une enquête de l’Inserm proposant un dépistage a priori des enfants potentiellement sujets à des troubles de comportement - en vue probablement de proposer la "solution" d’une camisole chimique - le problème, c’est la sociopathie. À contre courant de la grande vague du "tout fout l’camp", le discours de Stiegler n’est pas culpabilisant, il est humaniste ; il n’est pas non plus alarmiste, mais il est alarmant (et un peu difficile à capter aussi, c’est dommage).

Mécréance et Discrédit, 2. Les sociétés incontrôlables d’individus désaffectés /Bernard Stiegler. - Galilée.

[1cf. pp 87-88